Henri II et ses fils

Henri II roi de France, peinture, portrait, Louvres

 Le nouveau roi commence son règne par l’exil de la duchesse d’Étampes, . Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois, n’attend pas longtemps pour se venger des longues insolences de sa rivale. Le jour même de la mort de François Ier, elle lui fait rede­mander les joyaux qu’elle devait à la générosité de son royal amant. Juste revanche de son procédé à l’égard de Mm° de Chateaubriand. Puis l’ancienne favorite est chassée et va traîner dans l’oubli les der­nières années d’une vie méprisée.

Diane est désormais la véritable reine de Fontaine­bleau. Elle est la maîtresse absolue du cœur du roi, si absolue, qu’on l’accusait tout bas de sorti­lège. Tandis que Catherine de Médicis, délaissée, traîne péniblement à Fontainebleau ses grossesses et ses relévailles, la belle duchesse, dans ses habits de veuve, en soie blanche ou noire, la gorge savamment découverte, préside aux tournois, aux chasses et aux festins. Par quel art raffiné resta- t-ellc jusqu’à soixante-dix ans te aussy belle de face, aussy fraîche et aussy aimable comme en l’aage de trente ans, de façon qu’il n’y avait cœur de rocher qui ne s’en fust ému » ? On l’ignore; à moins qu’on ne prenne au sérieux les bouillons d’or potable dont Brantôme ajoute qu’elle faisait usage tous les matins.

Dans le galant essaim des favorites royales, Diane, ne l’emporte que par sa réputation de beauté presque fabuleuse. Elle ne fut pas aimée de la cour qu’elle do­minait. Cependant elle protégea les lettres et les arts. Sous ce rapport, Fontainebleau lui doit beaucoup. Elle conserva Paul Duchâtel jusqu’à sa mort, à la tête de la bibliothèque du palais, et le remplaça par un savant de mérite, Pierre de Montdorré.- Enfin elle poussa Henri II à terminer les travaux de Fontainebleau nar la décoration de la salle de bal. Le Primatice et son élève, Ni'colo dell’ Abbate, se mirent à l’œuvre et firent de cette galerie la merveille du palais. Partout furent prodigués les emblèmes de Diane, les arcs, les flèches, et surtout les croissants[1]. C’est là que la belle duchesse de l’Hôpital , le cardinal de Lorraine et le duc de Guise portent à Coligny les défis les plus violents, et la con­férence est brusquement rompue. Le fanatisme des deux partis avait vaincu la tolérance de l’Hôpital.

 

Charles IX. 

 

Dès les premiers mois du règne, la reine-régente Catherine de Medicis s établit à Fontaine- bleau. Acette époqueelle favorise les calvinistes. Contre elle se forme le triumvirat compose du duc de Guise, du connétable de Montmorency et du maréchal de Saint-André, auxquels.se joint, sans trop savoir pour­quoi, le roi de Navarre, lieutenant général du royaume. Le prince de Condé médite de s’emparer de la personne du roi, et Catherine n’est pas éloignée de le lui livrer. Soudain le roi de Navarre, poussé par le duc de Guise, se présente à Catherine et lui représente « que les hérétiques en armes tenant la campagne, le roi n’est pas en sûreté dans un château de plaisance qui n’a ni fossés ni murailles; qu’il est de son devoir, comme lieutenant général du royaume, de recon­duire Leurs Majestés à Paris ». La reine-mère rassure son fils et montre une sécurité qui prouve son entente avec Condé. Mais le connétable de Montmorency, qui, sous les ordres du roi de Navarre, commandait, a toute la force militaire, ordonna le départ immédiat de la cour pour Melun ; « et comme les domestiques de Catherine montraient quelque hésitation, il menaça de donner des coups de bâton à ceux qui refuseraient de détendre le lit du roi, pour la crainte qu’ils auraient de sa mère ». La régente et le petit roi tout en larmes furent reconduits à Paris.

Charles IX ne revint plus à Fontainebleau qu’en 1564, au début du grand voyage à travers la France qu’il entreprit avec sa mère. Le luxe de la cour de Cathe­rine rappelait le temps de François Ier. Cent cin­quante fdles d’honneur, dressées à la séduction, lui servaient à attirer et à retenir autour d’elle catho­liques et protestants. Ces belles personnes figuraient dans les ballets et les pantomimes que la reine aimait à composer.

Après la réception solennelle des ambassadeurs du pape, de l’empereur, du roi d’Espagne et du duc de Savoie, qui engagèrent le roi à défendre et à maintenir la foi catholique, les réjouissances commencèrent. La reine-mère, le connétable de Montmorency et le duc d’Orléans offrirent tour à tour de magnifiques festins. Il y eut un tournoi allégorique où l’on vit dix chevaliers délivrer dix dames, vêtues en nymphes, enfermées dans un château enchanté; enfin une tragi-comédie dont les principaux acteurs étaient le duc d’Anjou (Henri III), Madame Marguerite de France (la reine Margot, pre­mière femme de Henri IV), le prince de Condé et le duc de Guise.

 

Henri III, musée du Louvre

Henri III

 

Après cette fête brillante, Fontainebleau devient silencieux. Henri III ne vint qu’en 1578 dans ce château où il était né, et qu’il aimait s’il faut en croire les vers que lui prête Desportes, son poète favori :

Lieux de moy tant aimez, si doux à ma naissance, Rochers qui des saisons dédaignez l’inconstance,

Francs de tout changement,

Effroyables déserts, et vous, bois solitaires,

Pour la dernière fois, soyez les secrétaires De mon deuil véhément.

Nymphes de ces forests, mes tidelles nourrices,

Tout ainsi qu’en naissant vous me fûtes propices,

Ne m’abandonnez pas,

Quand j’achève le cours de ma triste aventure ;

Vous listes mon berceau, faites ma sépulture,

Et pleurez mon trépas.

On doit aux derniers Valois ou plutôt à leur mère, la reine Catherine, quelques embellissements du palais. Elle fit revêtir de pierres de taille deux des pavillons de la grande façade de la basse-cour ; construire un grand perron qui a été remplacé par le célèbre escalier du Fer à cheval ; achever les peintures de la galerie d'Ulysse ; placer sous un dôme, au milieu de la basse-cour, un moulage en plâtre du cheval de Marc-Aurèle [2] qui se voit à Rome devant le Capitole. Cependant, si nous en croyons du Cerceau, le château était fort délabré au moment de l’avènement de Henri IV.

 

HENRI IV

 

Henri IV le palais de Fontainebleau reprend son animation

Avec Henri IV le palais de Fontainebleau reprend son animation. Jusqu’en 1598, c’est-à-dire jusqu’à la con­clusion du traité de Vervins, ce prince ne fait qu’y passer. Toujours à cheval, il parcourt la France, à la chasse de l’Espagnol et du ligueur. A-t-il un moment de répit, il vient, au débotté, se reposer à Fontainebleau, ordonne et surveille à la hâte quelques travaux, pousse une pointe jusqu’au Château de Montceaux-lès-Meaux[3] où il a installé la belle Gabrielle d’Estrées, duchesse de Bcaufort, puis court se remettre à la tète de ses armées en Norman­die, en Picardie ou en Artois.

La paix signée, le bon roi veut rattraper le temps perdu. Les chasses avec curées aux flambeaux, les ballets, les festins vont recommencer dans le palais silencieux depuis tantôt trente ans. Mais pas de reine pour tenir la cour. Marguerite de Valois n’est plus que de nom la femme de Henri IV. La duchesse de Beau- fort voit toutes les fêtes données en son honneur. Le roi est retenu auprès d’elle par la naissance de deux fils et d’une fille qu’il aime tendrement. II n’a point d’héritiers légitimes et regarde parfois avec mélancolie ces beaux enfants si dignes du trône, n’était la tache originelle de leur naissance. Depuis longtemps déjà des pourparlers ont lieu entre le roi et la reine Marguerite pour aboutir à une annu­lation de mariage qui permettrait à Henri IY de se re­marier.

Cette situation est pour Gabrielle à la fois un péril et une tentation. Qui le roi va-t-il épouser? S’il le voulait, elle serait reine. Le roi y songe parfois. S’il n’eût écouté que son cœur, il n’eût point hésité à placer ;i ses côtés sur le trône une femme passionnément aimée, d’humeur douce, point tracassière et dont d avait déjà une belle lignée. Sully, son confident, l’en dissuadait vivement. Gabrielle l’apprit, et certain jour elle osa mettre le roi en demeure de choisir entre elle et Sully. Henri la tança vertement. « Je vous déclare, dit-il, que si j’étais réduit à cette nécessité de perdre l’un ou l’autre, je me passerais mieux de dix maîtresses comme vous que d’un serviteur comme lui. » Sur ces mots le roi allait sortir lorsque Gabrielle se serait jetée à ses pieds en la suppliant de la remettre en grâce auprès de son ami.

Cependant, vers les premiers mois de 1599, le mariage du roi avec Gabrielle semblait imminent.

Pâques approchait. Le roi voulut aller à Fontainebleau. Gabrielle devait le rejoindre. Elle était fort affligée depuis quelque temps, dit Sully, et ne faisait que sou­pirer et pleurer toutes les nuits sans qu on en pût deviner la cause. Le roi, pressé de la revoir, lui écrivit ce billet : « De nos délicieux déserts de Fontainebleau.

Mes chères amours, ce courrier est arrivé ce soir; je vous l’ai soudain dépêché, parce qu'il m’a dit que vous lui aviez commandé d’être demain de retour auprès de vous, et qu’il rapportât de mes nouvelles. Je me porte bien, Dieu merci; je ne suis malade que d’un violent désir de vous voir. »

« Or, dit Sully, quoy que cette dame fust ainsv agitée cTe tels soucis et fantaisies, et outre cela fort incommodée de sa grossesse, si ne laissa-t-elle pas néantmoins de vouloir aller avec le roy à Fontaine­bleau vers la fin du caresme. Mais comme luy vit les festcs approcher, et que s’il la retenoist près de luy et en ces jours de dévotion, cela pourroit apprcster à parler, voire apporter du scandale aux plus scrupuleux, il luy commanda de s’en aller faire ses Pasques à Paris, pendant qu’il feroit les siennes aux champs, et la voulut conduire quasi à moitié chemin, où en se séparant il se fit de part et d’autre autant de compli­ments, de mystères et de cérémonies que s’ils eussent bien su qu’ils ne se dévoient jamais plus revoir, voire elle en partant, et ayant les larmes aux yeux, lui recom­manda son César, son Alexandre et sa Henriette, ses bastiments de Monceaux, et ses pauvres serviteurs; ce qui attendrit tellement le cœur du roy, qu’il ne se pou- voit quasi tirer d’entre ses bras, voire fallut que M. le mareschal d’Ornano et Messieurs de Roquelaure et de Frontenac les vinssent séparer et le ramener. »

La duchesse de Beaufort voyageait en bateau. Elle était accompagnée de Bassompierre à qui le roi avait dit la veille au soir : « Bassompierre, ma maîtresse vous veut demain mener avec elle dans son bateau à Paris ; vous jouerez ensemble par les chemins. » On aborde près de l’Arsenal. Gabrielle va loger chez le financier Zarnet, ami du roi et « seigneur de dix-sept cent mille écus ». Elle entend les ténèbres au petit Saint-Antoine et au retour, comme elle allait commencer une lettre au roi, elle est prise successivement de deux con­vulsions si violentes qu’elle ne revint plus à elle.

« Elle dura en cet état-là, dit Bassompierre, toute la nuit et le lendemain, qu’elle accoucha d’un enfant mort; le vendredi saint, à six heures du matin, elle expira. Je la vis en cet état le jeudi après midi, tellement changée qu’elle n’était pas reconnaissable. »

Le roi avait été prévenu de la maladie de Gabrielle. Il accourait il toute bride. Bassompierre se porta à sa rencontre et le joignit un peu avant Villejuif. Le roi devina sur sa mine la triste nouvelle, « ce qui lui fit faire de grandes lamentations ». Il fallut le mettre presque de force dans un carrosse pour le reconduire à Fontainebleau. Arrivé au palais, il monta aussitôt dans la salle de la Grande-Cheminée1, pria toute la com­pagnie de retourner à Paris « pour prier Dieu pour sa consolation » et ne retint que le seul Bassompierre. « Vous avez été, lui dit-il, le dernier auprès de ma maîtresse, demeurez aussi près de moi pour m’en entretenir. »

Un courrier avait été dépêché à Sully, qui se trouvait à son château de Rosny. Le hon seigneur était encore couché « devisant avec Madame sa femme » quand il entendit « fort sonner la cloche de la porte et une voix peu après qui crioit incessamment, do part du roy, de part du roy». Il mit la tête à la fenêtre pour appeler ses gens, faire abaisser le pont et ouvrir la porte, puis descendit en bas « en robe de nuit ». — « Le roi est-il malade?» Ce fut son premier cri.—Non ; madame la du­chesse est morte. » La nouvelle ne troubla pas Sully plus que de raison. Il craignait toujours que le roi ne fît la folie d’époüser Gabrielle. Aussi retourna-t-il tout joyeux auprès de sa femme et lui dit en l’embrassant : « Ma fille, il y a bien des nouvelles; vous n’irez point au coucher ni au lever de la duchesse, car la corde a rompu. Voilà le roy délivré de beaucoup de travaux d’esprit parmi tant d’irrésolutions dont il était agité! » Et sur-le-champ Sully se met en route pour Fontaine­bleau.

Henri l’attendait avec impatience. Il le reçut dans la galerie de sa chambre. Sully lui fit un long discours pour l’exhorter à la résignation. Le roi l’écouta avec patience, « après quoi il sortit de la galerie, et fut trouvé beaucoup moins triste par ceux qui estoient dans la chambre, qu’ils ne l’avoient veu auparavant. Et quelques jours après, sa vertu surmontant peu à peu ses passions, et n’ayant plus personne pour l’entretenir d’icelles, il revint en son premier naturel et vaqua comme auparavant aux affaires de l’Estat ». Toutefois il fit porter le deuil à toute sa cour. Il le porta lui-même en noir les huit premiers jours, et ensuite en violet.

A peine Gabrielle est-elle morte qu’on reprend les négociations avec la reine Marguerite, et qu’on pré­pare un mariage avec la princesse de Toscane, Marie de Médicis. En même temps, le Vert-Galant courtise Henriette de Balzac d’Entragues, fille de Marie Tou- chet, l’ancienne maîtresse de Charles IX, et, par suite, sœur utérine du duc d’Angoulême. Marie Touchet avait épousé Balzac d’Entragues, gouverneur d’Or­léans. Henriette, alors âgée de vingt ans, fort belle, mais ambitieuse et coquette, sut inspirer au roi une passion irrésistible.

Elle commença par se faire donner par le roi cent mille écus, bientôt suivis d'une promesse de mariage écrite en bonne et due forme. Quelques jours après, le roi prit à part Sully, dans la galerie de Fontaine­bleau, et lui mit un papier entre les mains; puis « se tournant de l’autre côté, avec une certaine façon, comme s’il eût eu honte de le lui voir lire, il dit : « Li- « sez cela, puis m’en dites votre avis. » C’était la pro­messe de mariage. Rosny, après l’avoir lue, la rendit au roi, en lui disant qu’il n’avait pas assez médité sur une affaire de telle importance, pour émettre un avis. Mais le roi insistant: « Là, là, dit-il, parlez-en libre­ment, et ne faites point tant le discret ; votre silence m’offense plus que ne sauroient faire toutes vos con­trariantes paroles, car, sur un tel sujet que je me doute bien que vous ne m’approuverez pas, quand ce ne se- roit que pour les cent mille écus que je vous ai fait bailler avec tant de regret. Je vous promets de ne me fâcher de rien que vous puissiez dire. Partant, parlez librement, et me dites ce qu’il vous en semble; je le veux et vous le commande absolument. — Vous le voulez-donc, Sire, et me promettez de n’en être point en colère contre moi, quoi que je puisse dire et faire ? — Oui, oui, dit le roi, je vous promets tout ce que vous voudrez, car aussi bien, pour votre dire, n’en sera-t-il ni plus, ni moins. » Sully reprit alors la promesse comme s’il voulait la relire et la déchira en deux : « Voilà, Sire, puisqu’il vous plaît le savoir, ce qu’il me semble d’une telle promesse! — Comment, morbleu ! ce dit le roi, que pensez-vous faire ? Je crois que vous êtes fou ! — Il est vrai, Sire, je suis un fou et un sot, et je voudrais l’être si fort que je le fusse tout seul en France. » Il voulait continuer à parler, mais le roi rentra dans son cabinet sans lui répondre, écrivit une autre promesse, sortit, passa devant lui sans le regarder, monta à cheval, et partit pour Malesherbes où l’attendait Henriette d’Entragues. Sully se crut disgracié, mais, peu de jours après, le roi, en lui donnant la charge de grand-maître de l’artillerie, lui prouva qu’il avait apprécié sa courageuse sincérité.

Un complice s’offrit en ce moment à l’artificieuse Henriette qui visait si haut : c’était le maréchal de Bi­ron, depuis longtemps mécontent du roi dont il avait lassé la générosité. Lorsque le duc de Savoie vint en France, en décembre 1599,1e maréchal nerepoussa pas les offres que lui fit ce prince insinuant. Pendant les fêtes qui furent données à Fontainebleau, le duc et le maréchal se virent secrètement. Le duc voulait que le maréchal l’aidât à recouvrer le marquisat de Saluces, et laissait entrevoir au maréchal la fortune des Guises et l’appui des Espagnols. Cependant rien de définitif ne fut alors conclu entre eux. Les pourparlers traî­nèrent pendant deux années (1600 et 1601) avec la complicité de la marquise de Verneuil.

Au plus fort de ces intrigues de politique et d’amour eut lieu à Fontainebleau dans la salle du Conseil, le 4 mai de l’an 1600, une conférence religieuse entre l’évêque d’Evreux, Davy Duperron, et le célèbre Du- plessis-Mornay qu’on appelait le pape des huguenots. Cette discussion ne tourna pas à l’honneur de Du- plessis-Mornay. On lui prouva, paraît-il, la fausseté de certaines citations contre l’Eucharistie, et au sortir de la séance, le roi dit à Sully : « Eh bien ! que pen­sez-vous de votre pape ? — II me semble qu’il est plus pape que vous ne pensez ; car ne voyez-vous pas qu’il donne le chapeau rouge à M. d’Evreux? mais, au fond, je ne vis jamais homme si étonné, ni qui se défendît si mal. Si notre religion n’avoit un meilleur soutien que ses jambes et ses bras en croix ( Mornay les tenait ainsi) je la quitterais plutôt aujourd’hui que demain. » A la suite de cette conférence, Duperron fut créé cardinal, et le président de Canaye, l’un des juges, se convertit au catholicisme.

Depuis décembre 1599 le divorce était prononcé en­tre le roi et la reine Marguerite, et en décembre 1600, Henri IV épousait Marie de Médicis. Les cérémonies du mariage eurent lieu à Lyon. La jeune reine passa ensuite quelques jours à Fontainebleau. Elle y revint pendant l’été de 1601 et accoucha d’un dauphin le 27 septembre. La sage-femme qui assista la reine nous a laissé la naïve relation de cette naissance.

Elle s’amuse à cacher d’abord au roi le sexe de l’en­fant. Le petit dauphin lui paraît faible ; elle veut lui faire boire du vin. Le roi le lui verse dans une cuil­lère, elle l’avale et le « souffle » elle-même dans la bouche de l’enfant. Mais Henri ignore encore s’il est père d’une fille ou d’un garçon. « Il vint, dit la sage- femme, à côté de la reine et se baissa, et me dit, la bouche contre mon oreille : « Sage-femme, est-ce « un fils ? » Je lui dis que oui. « Je vous prie, ne « me donnez pas de courte joie, cela me ferai* mou- « rir. » Je développe un petit M. le dauphin et lui fis voir que c’étoit un fils, que la reine n’en vit rien. 11 leva les yeux au ciel, ayant les mains jointes, et rendit grâce à Dieu. Les larmes lui rouloient sur la face, aussi grosses que de gros pois. » Le roi s’approcha alors de la reine, et l’embrassant : « Ma mie, vous « avez eu beaucoup de mal, mais Dieu nous a fait une « grande joie de nous avoir donné ce que nous lui « avions demandé : nous avons un beau fds. » La reine, à l’instant, joignit les mains, et les levant avec les yeux vers le ciel, jeta quantité de grosses larmes, et à l’instant tomba en faiblesse. » Déjà le roi avait ouvert la porte de la chambre et fait entrer toute la cour. Il y avait plus de deux cents personnes autour du lit de la reine. La sage-femme s’en fâcha. « Tais- toi ! tais-toi! sage-femme, dit le roi, ne te fâche pas; cet enfant est à tout le monde, il faut que chacun s’en réjouisse. » Et prenant le dauphin entre ses bras, il le montre aux assistants, lui met son épée entre les mains : « La puisses-tu, mon fils, employer à la gloire de Dieu, à la défense de la couronne et du peuple ! »

Un mois après, l’enfant royal faisait sa première entrée à Paris. On le menait à Saint-Germain-en-Laye, à cause du bon air ( surnommée parfois la montagne du bon air ). Il était en litière ouverte, et afin que le peuple pût le voir aisément, la nourrice le tenait à la mamelle.

Ce serait mal connaître Henri IV que de se figurer que son mariage avait rompu sa liaison avec Henriette d’Entragues, alors marquise de Verneuil. Un fils était né de leurs amours quelques jours après le dauphin. La reine, accompagnée de l’enfant royal, ayant rencontré dans le parc Henriette et son fils, celle-ci eut l’audace de dire : « Voici nos deux dauphins, Madame, mais le mien est plus beau que le vôtre ! » Marie de Médicis répondit par un soulflet rudement appliqué sur la joue de la favorite. On peut juger par ce trait des criaille- rics que le roi avait à supporter.

Cependant, la marquise ne se piquait pas d’une fidélité rigoureuse. Les mémoires de Bassompierre en font foi. Est-ce elle que le roi soupçonnait lorsqu’il plaça, dans la galerie de Diane, Pontis1, cadet au , régiment des gardes, avec ordre d’épier « un des pre­miers seigneurs de sa cour, qui allait, après son cou­cher, visiter une grande dame, pour lors logée au château » ?

Pontis, sur les onze heures, muni d’une clef qui ouvrait toutes les portes du palais, alla donc se placer dans un recoin de la galerie, d’où il pouvait tout voir sans être vu. « Au bout d’une heure, dit-il, j’entendis venir celui de qui on m’avait parlé ; mais comme il n’avoit pas de lumière, on ne pouvoit le connoître. Je ne lui donnai pas le loisir d’aller dans la chambre où il alloit, parce que je le suivis ; et lui, m’ayant enten­du, tourna à côté dans une autre galerie, où il se coula si doucement et si vite qu’il s’en fallut peu qu’il ne m’échappât dans l’obscurité. Cela m’obligea de doubler le pas pour le suivre de plus près. Il se douta aussitôt qu’on le suivoit, et étant entré dans la gale­rie des Cerfs, il tira la porte sur lui, espérant de m’ar­rêter tout court; mais il fut bien étonné d’entendre ouvrir la porte et de se voir suivi comme auparavant. Alors d fit cent tours dans les cours et basses-cours, et enfin se sauva dans le jardin, dont il ferma brus­quement la porte, croyant m’échapper par ce moyen et se cacher en quelque lieu. Son dessein lui réussit

1. Ce Pontis est mort à Port-Royal, après avoir servi sous trois rois.

assez heureusement d’abord, car s’étant caché dans une grande et épaisse palissade qui faisoit un grand Ombrage et le mettoit à couvert de la clarté de la lune, je ne vis personne lorsque j’entrai dans le jardin. Mais lorsque j’étois comme au désespoir de l’avoir ainsi laissé échapper, retournant vers la porte et re­gardant dans l’épaisseur des plus proches palissades, je l’y aperçus. Lui, se voyant ainsi découvert, sortit de la palissade tout en colère, faisant mine de vouloir s’en aller fort vite; mais tout d’un coup il se retourna et dit tout haut : « Ah ! c’en est trop ! » Et il fit semblant de mettre l’épée à la main. Je m’arrêtai et demeurai ferme sans dire un seul mot et fis mine de vouloir me défendre, résolu de le faire si on m’y eut obligé, mais ce seigneur fit encore quelques tours et rentra ensuite dans la galerie, d’où il se retira dans sa chambre, à la porte de laquelle je demeurai comme en faction.

« Le roi ne tarda pas à paraître en robe de cham­bre avec une petite lanterne à la main, et quoique je n’eusse jamais eu l’honneur de lui parler je tâchai de lui rendre compte de ma commission le mieux que je pus, et comme je lui représentois assez naïvement la colère avec laquelle mon gentilhomme étant tout a coup sorti de la palissade, il avait fait mine ensuite de mettre l’épée à la main, le roi m’interrompant me de­manda : « Mais qu’aurois-tu foit, cadet, s’il étoit venu « jusqu’à toi ! — Je me serois défendu, Sire, lui dis- « je. Car Votre Majesté m’avoit bien fait commander « de ne point parler, mais non pas de ne point me dé- « fendre. » Le roi éclatant de rire ajouta : «Je le juge <c bien à ta mine. » 11 voulut ensuite que je lui repré­sentasse plus particulièrement la posture et l’action du seigneur, ce que je tâchai d’exprimer de la manière la plus vive et la plus agréable qu’il me lut possible, et que je jugeois devoir davantage lui plaire. Et toute cette petite comédie étant ainsi achevée, il me dit qu’il étoit parfaitement satisfait de mes services et me promit de se souvenir de moi. »

Malgré ses infidélités, M“° de Verneuil osait en­core se flatter de faire déclarer nul le mariage du roi. Des intrigues s’ourdissaient dans ce but. Le comte d’Auvergne et le duc de Bouillon y prirent part ; Biron renoua ses rapports avec l’étranger. Il reprit ses correspondances avec le duc de Savoie et le comte de Fuentès, gouverneur de Milan pour le roi d’Espagne. L’imprudent courait à sa perte. A ce moment cependant il était au comble de la faveur.

En effet, en octobre 1601, il fut envoyé à Londres et reçu avec honneur par la reine Elisabeth. A son retour il fut fort bien accueilli par le roi qui le conduisit à Fontainebleau et lui en fit les honneurs avec des grands témoignages d'affection. Mais Biron était aveuglé. Un de ses complices, nommé La Fin, lui vola l’original du traité passé avec le duc de Savoie et le remit au roi. Il s’agissait de livrer laFrance à 1 Espagne et de substi­
tuer le fils de la marquise de Verneuil aux droits du dauphin. Aussitôt Henri fit part à Sully des révéla­tions de La Fin, et tous les deux furent d’avis qu’il fallait appeler le maréchal et l’interroger. On se déci­derait d’après sa conduite.

Le roi manda le maréchal à Fontainebleau : « Je ne voudrais pas, disait-il, les larmes aux yeux, que le maréchal de Biron fût le premier exemple de la sévé­rité de ma justice, et que mon règne, jusqu’ici calme et serein, se chargeât tout soudain de foudres et d’é­clairs. » Biron se décida à quitter Dijon. A Mon- targis, il reçut de sa sœur, la comtesse de Roussi, un avis ainsi concu : « Si vous allez plus loin, vous êtes perdu ; » mais persuadé, comme le duc de Guise au Château de Blois qu’ils n oseraient, il poursuivit sa route, et arriva à Fontainebleau le 13 juin 1602 de grand matin.

Le roi entrait dans le grand jardin et disait : « Non, il ne viendra pas. » Mais à l’instant le maréchal parut, et dès qu’il aperçut Sa Majesté, il fit trois révérences. Le roi s’avançant l’embrassa, et lui dit : « Vous avez bien fait de venir, car autrement je vous allais quérir. » Puis il le prit par la main, et ils passèrent ainsi d’un jardin dans l’autre, où Sa Majesté lui parla « des avis qu’il avait eus de quelques mauvaises intentions con­tre son État, ce qui ne lui apporterait qu’un repentir, s’il lui disait la vérité ». Le maréchal répondit quel­ques paroles hautaines, entre autres, «qu’il n’était venu pour se justifier, mais pour savoir qui étaient ses
accusateurs; qu’il n’avait pas besoin de pardon, puis­qu’il n’avait offensé ».

Après dîner, le roi se promenait dans la salle, où sa statue était sculptée en relief sur la cheminée. Biron vint l’y trouver. Le roi, lui montrant cette statue, dit : « Eh bien ! cousin, si le roi d’Espagne me voyait comme cela, que dirait-il ? — Il ne vous craindrait guère, » répondit le maréchal. Un regard du roi le fit rentrer en lui-même. Il reprit aussitôt : « J’entends, Sire, en cette statue, mais non pas en votre personne. — Bien, Monsieur le maréchal, » répliqua le roi avec un sourire amer, et il alla trouver Sully en son pavillon, au bout du parterre. « Mon ami, dit-il tristement, voilà un malheureux homme que le maréchal. J’ai envie de lui pardonner; mon cœur ne se peut porter à faire du mal à un homme qui a du courage, duquel je me suis si longtemps servi, et qui m’a été si familier. Mais toute ma crainte est que, quand je lui aurai pardonné, il ne pardonne, ni à moi, ni à mon enfant, ni à mon État! »

Sully proposa de tenter à son tour une démarche auprès du maréchal. 11 alla le trouver dans la chambre du roi. Le maréchal le salua très froidement. « lié ! qu’est-ceci, Monsieur? s’écria Sully. Vous me saluez en sénateur et non pas à l’accoutumée, llo! ho! il ne faut pas faire ainsi le froid, embrassez, embrassez-moi encore une fois, et causons. » Ils s’assirent : « Eh bien ! Monsieur, quel homme êtes-vous? Avez-vous salué le roi ? Que lui avez-vous dit? Vous le connaissez bien, il est libre et franc, et veut que l'on vive de même avec lui. L’on m’a dit que vous avez fait le froid et le retenu avec lui ; cela n’est pas de saison. Ce n’est pas comme il faut procéder envers cet esprit vraiment royal : ouvrez-lui votre cœur et lui dites tout, ou à moi si vous voulez, et devant qu’il soit nuit, je vous réponds que vous demeu­rerez contents l’un de l’autre? — Je veux bien vous croire, reprit Biron; mais je ne sais rien et n’ai à confesser péché ni peccadille ; car j’en sens ma conscience fort nette. »

Le roi lui-même revint à la charge. « Je sais tout, dit-il en embrassant le maréchal. Parle, Biron, mon ami, c’est ton ami qui t’en prie; personne autre que moi ne le saura. » Biron resta insensible. Il s’en fiait à son complice La Fin, qui lui avait dit à son arrivée à Fontainebleau : « Courage et bon bec, mon maître, ils ne savent rien. »

La nuit se passa. Le lendemain le roi se lève de bon matin et s’en va promener dans le jardin de Diane. Il fit appeler le maréchal et lui parla assez longtemps. L’on voyait le maréchal la tête nue, frappant sa poi­trine en parlant au roi; ce n’étaient, paraît-il, que me­naces contre ceux qui l’accusaient. Cette opiniâtreté triompha enfin des hésitations du roi. Après un entre­tien avec la reine et Sully, Henri donna l’ordre d’ar­rêter le soir même Biron et le comte d’Auvergne.

Pendant le souper qu’il fit avec plusieurs seigneurs, le maréchal fit un éloge emphatique du roi d’Espagne Philippe II « Ignorez-vous, lui dit-on, que ce roi il ne  pardonne jamais une offense, pas même à son propre fils?» La cour passa chez le roi pour le jeu. Biron reçut alors un billet de sa sœur : « Si vous ne vous retirez, dans deux heures vous êtes arrêté. » Un de ses familiers lui dit encore : « Monsieur, je voudrais avoir un poignard dans le 9iin et que vous fussiez en Bourgogne. — Si j’y étais, répondit Biron, et que je dusse en avoir quatre, le roi m’ayant mandé, je viendrais. » Et il entra dans la chambre du roi. Il j o lia avec la reine. Pendant qu’il jouait le comte d’Auvergne lui dit ;i l’oreille : « II ne fait pas bon pour nous ici. » Minuit allait sonner. Le roi voulut tenter une dernière épreuve et, attirant Biron dans l’embrasure d’une croisée: « Maréchal, c’est de votre bouche que je veux enfin savoir ce dont, à mon grand regret, je suis trop éclairé; je vous assure votre grâce, et quoi que vous ayez commis contre moi, je vous couvrirai du man­teau de ma protection et l’oublierai pour jamais. — Oh! c’est trop pousser un homme de bien, répondit Biron avec impatience; c’est moi qui vous demande justice de mes ennemis, sinon je me la ferai moi-même. — Bien, maréchal, je vois que je n’apprendrai rien de vous. » Henri sortit alors et donna aux capitaines de ses gardes, Vitry et Praslin, l’ordre d’arrêter Biron et le comte d’Auvergne, et rentrant dans sa chambre il congédia tout le monde et dit au maréchal : « Adieu, baron de Biron, vous savez ce que je vous ai dit. »

Un aveu pouvait encore tout sauver. L’orgueilleux maréchal ne put s’y résoudre et sortit. Vitry l’atten­dait dans la salle Saint-Louis, et lui demanda son épée au nom du roi. « Tu te railles, dit Biron. — Le roi m’a commandé de lui rendre compte de votre personne. — Fais, je te prie, que je parle au roi. — Non, Mon­sieur, le roi est retiré; votre épée. — Mon épée ! mon épée! qui a fait tant de bons service! — Oui, Monsieur, baillez votre épée. » Biron se soumet enfin, mais dit aux seigneurs qui étaient là : « Voyez, Messieurs, comme on traite les bons catholiques. »

Pendant ce temps Praslin arrêtait le comte d’Au­vergne qui s’écria : « Voici mon épée! Elle n’a jamais tué que des sangliers. Si tu m’avais averti de ceci, il y a deux heures que je dormirais. » Et en effet, il se cou­cha tranquillement et dormit. On enferma Biron dans le Pavillon des Armes, sur la cour du Cheval blanc. Il se promenait à grands pas, frappait du poing contre les murailles, apostrophait les gardes, se parlait à lui- même, s’accusait d’imprudence ; donnait des ordres, puis s’interrompait, se rappelant qu’il était prisonnier et qu’il n’y avait là personne pour lui obéir.

Biron fut conduit en bateau à la Bastille, avec le comte d’Auvergne, dans la nuit du 15 au 16 juin. Six semaines après il fut condamné par les Pairs et le Par­lement, toutes chambres assemblées, à avoir la tête tranchée en Grève et ses biens confisqués. Enfin le 31 juillet 1602 il fut exécuté, par faveur, dans la cour de la Forteresse & Prison de La Bastille , « et parut plus agité et transporté en cette dernière action que l’on n’eût cru ». Son corps fut en­terré en l’église Saint-Paul. Le comte d’Auvergne eut son pardon.

La mort de Biron ne mit pas fin aux intrigues de cour dont la marquise de Verneuil était l’âme. Un soir que le roi était parti déguisé de Fontainebleau, pour aller retrouver sa maîtresse, il pensa tomber entre les mains de quinze ou seize parents des d’Entragues qui l’attendaient dans la forêt pour l’enlever. Il ne leur échappa que par un insigne bonheur.

Henri se décida à sévir. Les coupables furent livrés au Parlement, qui condamna les comtes de Balzac et d’Auvergne à avoir la tête tranchée, et la marquise à être enfermée pour le reste de ses jours dans un cou­vent. Vaines menaces d’ailleurs ! Le roi commua leur peine. Balzac fut simplement exilé à Malesherbes. Le comte d’Auvergne resta quelques mois à la Bastille, et Henriette dicta elle-même les conditions de sa grâce.

A peine libre, elle mit tout en œuvre pour perdre Sully. Les ennemis du ministre avaient si bien multi­plié leurs attaques que des doutes étaient nés dans l'esprit du roi. Il partait un matin pour la chasse, lors­que Sully, qui était venu à Fontainebleau, lui faire sa cour s’approcha pour prendre congé : « Où allez vous ? » lui dit le roi cherchant à entamer la conversation. « A Paris, sire, répondit Sully, pour les affaires dont Votre Majesté me parla il y a deux jours.Eh bien ! allez, reprit-il, c’est bien fait. Je vous recommande toujours mes affaires et que vous m’aimiez bien. » Ensuite il l’embrassa et le laissa aller. Mais à peine Sully avait-il fait quelques pas, que Henri le rappela : « N’avez- vous rien à me dire? lui demanda-t-il. — Non pour le présent. — Aussi bien ai-je moi à vous, » repartit le roi : en même temps il le prit par la main et le mena, à la vue de toute sa cour, dans une ajlée du jardin. Là, il ne fut plus question de soupçons. Le roi nomme à Sully ceux qui avaient travaillé contre lui, lui dé­couvre leurs manœuvres et leurs accusations, et s’accuse d’y avoir donné un moment créance. Enfin le roi entremêle cette conversation de tant de regrets de s’être laissé prévenir, de tant de promesses d’une confiance et d’une amitié inaltérables, que le duc veut se jeter à ses pieds pour le remercier. Plus prompt que Sully, Henri IV le prit dans ses bras : « Relevez-vous, dit-il, on croirait que je vous par­donne. » Il l’embrassa avec affection, et rentrant dans le cercle des courtisans: «Messieurs, leur dit- il , je veux vous dire à tous que j’aime Rosny plus que jamais, et qu’entre lui et moi c’est à la vie et à la mort. » Jusqu’à la fin du régne, Fontainebleau ne con­naîtra plus que des fêtes. Le roi y attire les poètes, et Malherbe célèbre le séjour préféré du roi :

Beaux et grands bâtiments d’éternelle structure, Superbes de matière et d’ouvrages divers,

Où le plus digne roi qui soit en l'univers Aux miracles de l’art fait céder la nature;

Beau parc et beaux jardins qui, dans votre clôture,

Avez toujours des fleurs et des ombrages verts,

Non sans quelque démon qui défend aux hivers D’en effacer jamais l'agréable peinture ;

Lieux qui donnez aux cœurs tant d’aimables désirs, Bois, fontaines, canaux, si, parmi vos plaisirs,

Mon humeur est chagrine et mon visage triste,

Ce n’est pas qu’en effet vous n’ayez des appas,

Mais quoi que vous ayez vous n’avez point Caliste,

Et moi je ne vois rien quand je ne la vois pas.

Les fêles succèdent aux fêtes. Le 14 septembre 1606 on procède au baptême de trois enfants de France, le dauphin , la princesse Elisabeth, depuis reine d’Es­pagne, et la princesse Christine, depuis duchesse de Savoie. La cour ovale était couverte d’une grande toile peinte où l’on voyait « la figure d’un dauphin, les chit- fres du roi et de la reine et des fleurs de lis en or ». Un grand pont orné de tapisseries joignait les fenêtres de la salle de Saint-Louis, dans le donjon, au dôme du Baptistère. Sous ce dôme se dressait un magni­fique autel, et tout autour de la cour s’étageaient des gradins remplis de peuple. Après la cérémonie un splendide souper fut servi dans la salle de bal. « Ja­mais, dit l’Estoile, on n’avoit vu pareille richesse ; l’épée du duc d’Epernon avoit dix-huit cents dia­mants ; l’habit du maréchal de Bassompierre, dont la façon lui coûta six cents écus, étoit de toile d’or vio­lette ; le brodeur y avoit employé cinquante livres pe­sant de perles. »    .

Fendant toutes ces fêtes on jouait nuit et jour. Bassompierre nous édifie sur ce point. C’est d’abord quand il revient à la cour après un voyage en Hongrie (1604) : « Le roy étoit dessus cette grande terrasse, de­vant la cour dn Cheval blanc, quand nous y arrivâmes, et nous y attendit, me recevant avec mille embrassades; puis me mena en la chambre de la Reine, sa femme, et fus bien reçu des dames, qui ne me trouvèrent point mal fait pour un Allemand invétéré qu'une quarantaine année dans le pays. Il me prêta ses chevaux pour courre le cerf le lendemain qui étoit le jour de la Saint-Barthélemy, 24 d’aout. Il ne voulut point courre ce jour-là auquel il avoit couru tant de fortune autrefois. Après la chasse jé le vins trouver à la salle des Etuves, où nous jouâ­mes au lansquenet avec la reine et lui. »

Puis lorsqu’on reçoit à Fontainebleau le duc de Mantoue, beau-lrère du roi : « Nous demeurâmes quelques jours à Fontainebleau, jouant le plus furieux jeu dont on ait ouï parler. Il ne se passoit journée qu’il n’y eût vingt mille pistolcs pour le moins de perte ou de gain. Les moindres marques étoient de cinquante pistoles, les marques les plus grandes étoient de cinq cents pistoles ; de sorte que l’on pouvoit tenir dans sa main plus de cinquante mille pistoles de ces marques-là. Je gagnai cette année- là plus de cinq cent mille livres au jeu, bien que je lusse distrait par mille folies de jeunesse et d’a­mour. »

Pendant tout le règne, les visiteurs illustres se suc­cédèrent à Fontainebleau; en 1601, ce sont les ambas­sadeurs vénitiens ; en 1607, un envoyé du Sultan ; en 1608, don Pedre de Tolède, chargé par le roi d’Es­pagne de proposer une alliance pour l’extermination des hérétiques. Don Pedre échoua dans sa mission. C’est lui qui, parcourant un jour avec le roi le palais et les jardins de Fontainebleau, lui dit avec à-propos : « Cette maison serait plus belle, Sire, si Dieu y était logé aussi bien que Votre Majesté. » Cette saillie dé­cida peut-être Henri IV à presser la restauration de la chapelle de la Sainte-Trinité.

chapelle de la Sainte-Trinité.

 

Henri IV vint pour la dernière fois à Fontainebleau en mars 1610. Le 14 mai suivant, il tombait sous le couteau de Ravaillac.

Le souvenir de ce bon roi est aussi vivant à Fontainebleau que celui de François Ier lui-même. Peut-être même Henri IV a-t-il plus fidèlement aimé ce beau lieu dont il avait fait sa résidence habituelle.

 

Outre la restauration de la chapelle de la Trinité on lui doit la cour des Offices,—le bâtiment très élégant où se trouvent la galerie des Cerfs et la galerie de Diane, — la décoration de la salle de Louis XIII. Dans le parc il fit creuser le grand canal, dessina le jardin de l’Etang et traça le plan du parterre qui subsiste encore malgré les retouches opérées sous Louis XIV par Le Nôtre. Enfin, il continua d’enrichir la bibliothèque dont, sous son règne, Casaubon était le conservateur.

Recherche dans le site