LOUIS XIII

Louis XIII ne semble pas être venu à Fontainebleau avant le mois d’avril 1621. Il y tint à cette époque un conseil important, avec le connétable de Luynes, le prince de Condé, les ducs de Guise, de Mayenne, d’El- beul' et de Brissac, et décida contre les Réformés la guerre qui s’arrêta en octobre 1622, après le siège de Montauban.

Pendant l’été de 1625, le roi reçut à Fontainebleau le cardinal Barberin , neveu du pape Urbain VIII, en­voyé pour arranger l’affaire de la Valteline, révoltée contre les Grisons, souverains de cette vallée alpestre. Le légat fut reçu avec une magnificence particulière, logé près du roi et de la reine. Il leur donna la com­munion. Marie de Médicis lui offrit une collation dans la galerie d’Ulysse, Anne d’Autriche un repas dans la galerie de Diane. Mais les négociations furent inutiles, et la France soutint les Grisons, malgré le Pape, qui voulait l’indépendance de la Valteline.

En 1626, se dénoua à Fontainebleau l’intrigue de cour qui coûta la vie au malheureux Henri de Talleyrand, comte de Chalais. La duchesse de Chevreuse avait engagé ce jeune homme, qui l’aimait, dans le parti de Gaston d’Orléans, frère du roi. Ce prince, excité par le maréchal d’Ornano, son ancien gouverneur, conspirait contre Richelieu pour éviter un mariage avec Mlle de Montpensier. La cour était à Fontainebleau depuis Noël 1625. Le cardinal habitait sa maison de Fleury, à deux lieues du palais. Avec l’aide de Chalais, les officiers de Gaston projetèrent d’enlever le pre­mier ministre. Mais Chalais, pris de remords ou de peur, avertit Richelieu qui se retira à Fontainebleau, avant que le coup de main eût été tenté.

Dès lors l’imprudent Chalais, surveillé de près par Richelieu, impuissant à se dégager des intrigues de Gaston, joue un double rôle qui le rend suspect aux deux partis. Il compromet le maréchal d’Ornano que Louis XIII attire à Fontainebleau pour le faire arrêter après l’avoir indignement flatté pendant toute une journée; il compromet les deux Vendôme que l’on enferme dans le château de Nantes ; lui-même, enfin, est accusé par un rival d’amour d’avoir voulu attenter à la vie du roi. Gaston l’abandonne; le malheureux Chalais est jeté dans un cachot, et après un procès de deux mois il a la tête tranchée sur une place publique de Nantes. Rien n’avait pu fléchir l’implacable ven­geance de Richelieu.

En 1629, lord Edmond, envoyé de Charles II d’An­gleterre, jure dans l'église paroissiale de Fontaine­bleau la paix entre la France et l’Angleterre. Cette cérémonie est suivie d’un grand souper dans la salle de bal.

En 1633, a lieu dans la salle de la Belle cheminée, disposée*provisoirement en chapelle, une promotion de chevaliers de l’ordre du Saint-Esprit.

Enfin en 1642, après le procès de Cinq Mars, Ri­chelieu mourant traversa Fontainebleau en retournant à Paris. Vingt-quatre de ses gardes le portaient dans une énorme litière, et pour le monter dans sa chambre (il ne pouvait plus marcher) on fut obligé, dit-on, d’éventrer une croisée de l’hôtel d’Albert, où il logeait. Louis XIII qui l’avait attendu à Fontainebleau revint avec lui à Paris. Le ministre mourut le 4 décembre suivant, et le roi le 14 mai 1643.

Fontainebleau doit à Louis XIII l’escalier du Fer-à-Cheval et la décoration de l’appartement des Reines-Mères. Le palais sous ce règne était arrivé à son plus haut degré de splendeur, et les poètes en célébraient à l’envi les magnificences. Le père Dan cite de curieux vers de ce Colletet que Boileau nous représente.

crolté jusqu’à l’échine,

Allant chercher son pain de cuisine en cuisine.

Voici ces vers, un peu mythologiques, mais non pas dépourvus de grâce et de facilité. C’est une descrip­tion des jardins du palais :

Parterres enrichis d’éternelle peinture,

Où les grâces de l’art ont fardé la nature,

Que votre abord me plaît, que vos diversités Me montrent à l’envi de naissantes beautés!

Vieux chênes et vous pins dont les pointes chenues S’éloignent de la terre et s’approchent des nues, Bois où l’astre du jour, confondant ses rayons,

Fait naître cent soleils pour un que nous voyons;

Ternir de son éclat les nymphes d’alentour Et paraître une reine au milieu de sa cour.

Se couronner le front de ses perles liquides,

Friser l’azur flottant de ses tresses humides,

C’est un plaisir de voir la nymphe de ces eaux Couvrir sa nudité d’un crêpe de roseaux,

Où le chant des oiseaux et le bruit des fontaines Font un concert plus doux que celui des syrènes.

Le favorable dieu qui préside en ces lieux Fait voir d’un grand canal l’objet tout gracieux,

Vous voir, vous posséder est le bien le plus doux. N’est-ce pas vivre heureux que de vivre chez vous? Après avoir passé dans une grande allée D’aulnes et d’ypréaux artistement voilée,

Beaux lieux dont la tranquille et plaisante demeure Ne reçoit pas d’ennui qu’aussitdt il n’y meure;

 

 

Louis XIV

Louis XIV Château de Versailles

 

 

Pendant le règne d’Anne d’Autriche, Fontainebleau est un peu abandonné pour Saint-Germain, plus pro­che de Paris. La reine d’Angleterre, Henriette de France, y fait un court séjour en 1644 en revenant de prendre les eaux de Bourbon-l’Archambault. Elle y est logée dans l'appartement des Reines-mères.

En septembre 1645, le jeune roi Louis XIV vient pour la première lois il Fontainebleau. On y célèbre, par procuration, le mariage de la princesse Marie de Gonzague avec le roi Vladislas de Pologne ; on re­çoit en grand appareil l’oncle du roi, Gaston d’Or­léans, cpii revenait de l’armée des Pays-Bas. Lejeune roi alla au-devant de lui jusqu’à la Croix de Saint Hérem et le fit monter dans son carrosse. Pendant une chasse qui suivit, Mazarin tua d’un coup d’épée un sanglier qui s’était jeté sur son cheval.

L’été suivant, Fontainebleau vit revenir la reine d’Angleterre obligée de quitter son royaume et son époux après les premières victoires de Cromwell. Le prince de Galles, depuis Charles II, accompagnait sa mère dans l’exil. On aurait voulu faire oublier à la malheureuse Henriette de France les soucis que lui causait la révolution d’Angleterre. Chasses, prome­nades, concerts, tout fut mis en œuvre. Un festin eut lieu dans la galerie des Cerfs au son de la musique des vingt-quatre violons du roi ; un petit bal fut donné au prince de Galles pour l’initier aux grâces de la danse française. Mais les exilés ne songeaient qu’à l’An­gleterre, d’où arrivaient les plus sombres nouvelles.

Plus gaie fut, eu 1646, la réception du comte de la Gardie, ambassadeur de Christine de Suède. « Anne d’Autriche, pour le régaler (dit Mme de Motte- ville), lui donna à Fontainebleau tous les divertis­sements ordinaires. 11 orna la promenade du canal d’un carrosse en broderies d’or et d’argent qu’il avait fait faire pour sa reine. Il le fit traîner par six chevaux richement harnachés, au milieu d’une douzaine de pages de cette princesse, habillés de sa livrée, qui était jaune et noir, avec des parements d’argent. Cette cour en figure, avec la nôtre effective et belle, rendait la promenade tout à lait agréable. » Les troubles de la

Fronde et les événements politiques firent ensuite délaisser Fontainebleau pendant plus de douze ans.

Pendant l’automne de 1657, la reine Christine de Suède habita Fontainebleau, où le jeune roi vint lui faire une courte visite. Christine traînait partout avec elle un secrétaire très intime, le marquis de Mona- delschi, contre lequel elle avait ou croyait avoir des griefs restés ignorés. Le 10 novembre elle envoya quérir un religieux mathurin, le Père Lebel, desservant de la chapelle du château, lui confia, sous le sceau de la confession, un paquet de lettres cacheté à ses armes, avec ordre de le lui rendre à la première réquisition. Cela fait, elle appela Monadelschi, dans la galerie des Cerfs, lui dit qu’il l’avait trahie et qu’il fallait qu’il en fût puni. Monadelschi niait; Christine fit alors entrer le Père Lebel et, preuves en main, convainquit Mona­delschi de sa trahison. «Alors, dit Madame de Motte- ville, il se jeta à ses pieds et lui demanda pardon. Elle lui dit qu’il étoit un traître et qu’il ne méritoit pas de grâce ; et ayant dit au Père de le confesser, elle les quitta tous cL'ux pour rentrer dans son appartement, d’où elle envoya dans la galerie Sentinelli, son capi­taine des gardes, qui avoit ordre de faire l’exécution. Monadelschi refusa longtemps de se confesser, demanda pardon à son bourreau Sentinelli, et le pria d’aller, de sa part, implorer la miséricorde de la reine, leur maî­tresse. » Celle-ci se moqua de ce que Monadelschi avait peur de la mort, « l’appela poltron et dit à soncapitaine des gardes : « Allez, il faut qu’il meure, et, « afin de l’obliger à se confesser, blessez-le. » Senti- nelli revint annoncer à ce misérable l’arrêt définitif de sa mort, et en même temps lui voulut donner quel­ques coups d’épée ; mais il trouva qu’il étoit armé sous son pourpoint; si bien que l’épée ne put le blesser qu’au bras dont il para le coup. Il en reçut encore un sur la tète, et comme il se vit baigné dans son sang, alors il se confessa au Père Lebcl, qui étoit aussi effrayé que son pénitent. Le Père, après l’avôir con­fessé, alla se jeter aux pieds de cette reine impitoya­ble qui le refusa de nouveau. Enfin Sentinelli lui passa son épée au travers de la gorge, et la lui coupa à force de la chicoter. Quand il fut expire, on prit son corps et on l’emporta enterrer sans bruit1. Cette bar­bare princesse, après une action si cruelle que celle- là, demeura dans sa chambre à rire et à causer, aussi tranquillement que si elle eût fait une chose indiffé­rente et fort louable. » Malgré l’horreur qu’inspira ce crime et une lettre insolente qu’elle aurait écrite il Mazarin, Christine passa à la cour de France le carnaval de 1658, fut logée au Louvre, et vit le roi danser un ballet.

1. Dans l’église d’Avon, où se voit encore la pierre tumulaire.

En 1660 est célébré, à Saint-Jean-de-Luz, le mariage de Louis XIV avec l’infante d’Espagne,. Marie-Thérèse. Pendant qu’on préparait à Paris l’entrée triomphale de la reine, les nouveaux’époux résidèrent à  Fontainebleau. Ils y revinrent en juin 1661, quelques semaines après la mort du cardinal Mazarin.

A ce moment Marie-Thérèse était enceinte et l’on attendait sa délivrance. Louis XIV, qui désirait vive­ment un dauphin, faisait dire partout des prières pu­bliques, mais sans interrompre les réjouissances de la Cour. Un roi de vingt-trois ans, beau, spirituel et victorieux, répandait autour de lui l’allégresse et les plaisirs. Ce fut un délicieux commencement de règne, une féerie réalisée, quelque chose qui ne s’était jamais vu et ne se revit jamais plus. Fontainebleau eut les premiers feux, les plus purs de cette étincelante au­rore, avant de se voir préférer Saint-Germain, Ver­sailles et Marly. Chaque jour on imaginait quelque divertissement nouveau, chasse, concert ou prome­nade. On improvisait dans le parc de magnifiques collations. Le soir, le canal s’illuminait. Des barques pavoisées glissaient sur les eaux, et les violons du roi, cachés dans un bosquet, accompagnaient en sour­dine les propos galants que les Lauzun et les Guiehe murmuraient aux oreilles des filles d’honneur des deux reines. Parfois Benserade ordonnait un ballet. 11 savait l’art de flatter, par des allusions mythologi­ques, l’orgueil enivré du jeune roi. On a gardé le sou­venir du Ballet des Saisons où le roi limira tour à tour Cérès et le Printemps, tandis que Mlle La Vallière, encore presque inconnue, représentait une nymphe auprès de celui que déjà peut-être elle aimait en secret.

Ce fut au milieu de cette joie que fut préparée la perte de Fouquet. Depuis un an, Colbert prouvait au roi les malversations du surintendant. Pourtant Louis XIV hésitait à sévir. Le 17 août il accepta d’aller ii Vaux, magnifique château que Fouquet s’était fait bâtir près de Fontainebleau. La reine-mère Anne d’Autriche l’accompagnait. On représenta pour la première fois les Fâcheux,' de Molière, avec des intermèdes de danses, de musique et de chant. Le théâtre était dressé dans le jardin, et la décoration était ornée de fontaines véritables et de véritables orangers; il y eut ensuite un feu d’artifice et un bal où l’on dansa jusqu’à trois heures du matin. On dit que le roi fut outré des modernes magnificences de Vaux, qui rivalisaient avec celles des maisons royales. En revenant la nuit dans son carrosse avec la reine, sa mère, il ne put s’empêcher de dire : « Ah ! Mad ame, est-ce que nous ne ferons pas rendre gorge à ces gens-là! » Quinze jours après (le 5 septembre) Fouquet était arrêté à Nantes où le roi était allé faire un court séjour.

A son retour à Fontainebleau, Louis XIV eut le bonheur de voir naître son fils. « Le 1er novembre 1661, à midi moins sept minutes, dit l’abbé de Choisy, la reine accoucha de Monseigneur le Dauphin. Nous nous promenions dans la cour ovale, lorsque le roi ouvrit la fenêtre de sa chambre, et annonça lui-même le bonheur public en nous criant assez haut : « La reine est accouchée d’un garçon. » Ce dernier mot, dans la bouche de Louis XIV, prouve que le père était plus ému que le roi. On fut bien aise de cette naissance, il y eut des feux allumés partout, et les co­médiens espagnols dansèrent un ballet dans la cour des Fontaines, devant le balcon delà reine-mère, avec des castagnettes, des harpes et des guitares. » Quel­ques jours après, Monsieur, frère du roi donna une collation à l’ermitage de Franchard.

« On y alla à cheval, dit Mllc de Montpensier, et habillé de couleur. Quand on fut arrivé, il prit fan­taisie de se promener dans les rochers les plus incom­modes du monde, et où je crois qu’il n’avait jamais été que des chèvres. Pour moi, je demeurai dans un cabinet du jardin de l’ermite ii les regarder mon­ter et descendre. Monsieur et beaucoup de dames demeurèrent avec moi. Le roi envoya quérir les violons et nous manda de l’aller trouver. Il fallut obéir. Quels chemins! Je m’étonne que personne ne se blessa. Je crois que les bonnes prières de l’ermite nous conservèrent tous. Après souper, on s’en re­tourna en calèche avec quantité de flambeaux. »

Que l’on essaye de se figurer ces fêtes uniques aux derniers beaux jours de l’automne, au moment où les arbres que va dépouiller la première bise se parent, pour un jour, des nuances les plus vives et les plus délicates; les carrosses sont arrêtés sous les grands chênes de Franchard. Les valets tiennent par la bride les chevaux couverts de harnais brodés ; les meutes aboient; les cors sonnent; à travers les rochers que dorent les rayons mourants du soleil, dans les sentiers jaunissants, ducs, comtes, marquis et chevaliers, cou­verts de rubans et de dentelles, s’empressent autour des filles et dames d’honneur en habit de chasse ; les plu­mes ondulent sur les grands chapeaux de feutre ; les rires se mêlent aux cris de frayeur. C’est une de ces parties royales que Van der Meulen aimait à peindre, et dont les plus complaisantes descriptions ne seront jamais que de pilles reflets.

La Cour revient l’année suivante à Fontainebleau. Monsieur venait d’épouser la sœur du roi Charles II, Henriette d’Angleterre. Madartie porta à Fontaine­bleau la joie et les plaisirs. Le roi, qui précédemment avait peu souri h l'idée de l’épouser, « connut, en la voyant de plus près, combien il avait été injuste, en ne la trouvant pas la plus belle personne du monde ». Madame à ce moment devient la reine de la cour, et ce moment durera jusqu’à sa mort; elle donne le ton à toute cette jeunesse, dispose de toutes les parties de divertissements : « Elles se faisaient toutes pour elle, dit Mmc de Lafayette, et il paraissait que le roi n’avait de plaisir que’ par celui qu’elle en recevait. C’était dans le milieu de l’été : Madame s’allait bai­gner tous les jours^elle partait en carrosse à cause de la chaleur, et revenait à cheval suivie de toutes les dames, habillées galamment, avec mille plumes sur

leur tète, accompagnées du roi et de la jeunesse de la Cour. Après souper, on montait dans des calèches, et, au bruit des violons, on s’allait promener une par­tie de la nuit autour du canal. » Les intrigues s’ébauchaient parmi ces groupes charmants de personnes jeu­nes et belles. Le roi fut plus touché qu’un beau-frère ne doit l’être, Madame plus sensible peut-être qu’il n’est permis à une belle-sœur ; entre eux deux ce goût vif, précurseur presque assuré de l’amour. Déjà Monsieur s’inquiétait. Mlle de La Yallière parut à point pour détourner le charme.

Elle avait déjà conquis bien des cœurs parmi les courtisans; Fouquet l’avait recherchée et le comte de Brienne s’était fait son chevalier. Le roi, qui l’aimait sans s’être encore déclaré, vit avec peiiie les atten­tions de Brienne. Il le fit venir dans le salon de Louis XIII, lui arracha l’aveu de son amour et, en avouant le sien, laissa entendre qu’il ne souffrirait pas de rival. Brienne se le tint pour dit et laissa le champ libre à son maître. L’intrigue se dénoua aux Tuileries quelques mois plus tard.

L’amour d’ailleurs n’occupait pas seul la pensée de Louis XIV. Dès le lendemain de la mort de Mazarin, il avait pris la direction des affaires et parlait en maître à ses sujets et à l’Europe.

A Londres, le baron de Watteville, ambassadeur d’Espagne, avait osé, les armes à la main, disputer le pas au comte d’Estrades, ambassadeur de France.

Louis XIV offensé menaça de déclarer la guerre, et le roi Philippe dut envoyer le comte de Fuentès à Fon­tainebleau (2 mars 1662) pour jurer, en présence de tous les ministres étrangers, « que les ambassadeurs espagnols ne concourraient plus dorénavant avec ceux de France ».

A Rome, le duc de Créqui, ambassadeur de Franco a quelques démêlés avec la garde corse du pape Alexandre VII ; un de ses pages est tué, quelques la­quais sont blessés. Louis XIV exige réparation et le Pon­tife temporise. Le roi déclare qu’il fera assiéger Rome et saisir le Comtat Venaissin. Alexandre dut céder, et le cardinal Chigi fût envoyé à Fontainebleau pour faire au roi des excuses solennelles. Les fêtes de cette réception du légat durèrent dix jours. Louis XIV tenait à reconnaître par sa courtoisie la condescen­dance d’Alexandre VIL

Après cette cérémonie et pendant quinze ou seize ans Fontainebleau est moins fréquenté. Saint-Germain devient le séjour ordinaire-de la Cour. On bâtit, ou plutôt on transforme Versailles. Fontainebleau n’est plus qu’une maison de plaisance où le roi apparaît pour quelques semaines en été ou en automne. A partir de 1676 environ, ces voyages deviennent réguliers. Chaque année le roi désigne les seigneurs et les dames autorisés à l’accompagner. C’est une fa­veur très recherchée. Les lourds carrosses se mettaient en marche, précédés des bagages et du personnel de la maison du roi. « Le roi voyageait toujours en carrosse plein de femmes, dit Saint-Simon. Il fallait être en grand habit, parées et serrées dans leur corps de jupe, danser, vedler, être des fêtes, manger, être gaies et de bonne compagnie, ne paraître craindre ni être incommodées du chaud, du froid, de l’air, de la poussière, et tout cela précisément aux jours et heu­res marquées, sans déranger d’une inimité. » Le tra­jet dans ces conditions n’était point un plaisir. Jus­qu’à la mort de Marie-Thérèse (1683), Mme de Mon- tespan est la reine de ces voyages. En son honneur se donnent les parties de chasse et de pêche aux flambeaux. Pour elle on représente les opéras de Lulli, les comédies de Molière et les tragédies de Racine.

Pourtant Mme de Sévigné la blème de quitter Versailles. « Fontainebleau, écrit-elle le 30 juillet 1677, me paraît un lieu périlleux ; il me semble qu’il ne faut point faire changer de place aux vieilles amours non plus qu’aux vieilles gens. La routine fait quelquefois la plus forte raison de leurs attachements; quand on les dérange, ce n’est plus cela.» L’événement devait lui donner raison.

En 1679, on signe dans le salon Louis XIII le con­trat de mariage entre le roi d’Espagne, Charles II, et Marie-Louise d’Orléans, nièce du roi. II y eut feu d’artilice dans la cour du Cheval blanc. La cour se plaça, pour y assister, dans la galerie d’Ulysse. Après des fêtes qui durèrent une se­maine, la jeune princesse quitta le palais. Les adieux eurent lieu dans la forêt. La nouvelle reine était au désespoir, et Louis XIV voyant ses larmes lui dit en l’embrassant : « Je ne pourrais mieux faire pour ma fille! —Vous pouviez, répondit-elle, quelque chose de plus pour votre nièce. » Fille avait eu l’espoir d’épou­ser le Dauphin. Dix ans après, elle mourait subite­ment, empoisonnée, dit-on, par l’ambassadeur d’Au­triche. On redoutait son amour pour la France et l’influence qu’elle avait prise sur son royal époux.

Pendant ces années, grandissait l’iniluence de Mme de Maintenon. Mme de Montespan conservait seulement les apparences de la faveur, sa rivale en possédait déjà toutes les réalités. Chaque année, Fontainebleau voyait revenir la nouvelle favorite plus puissante. Mais sa situation s’affermit surtout en 1683, après la mort de la reine à Chambord. « Pendant le voyage de Fontainebleau (septembre 1683) qui suivit la mort de la reine, dit Mlle de Caylus, je vis tant d’agitation dans l’esprit de Mme de Maintenon, que j’ai jugé depuis en la rappelant à ma mémoire qu’elle était causée par une incertitude violente de son état, de ses pensées, de ses craintes et de ses espérances ; en un mot, son cœur n’était pas libre, et son esprit était fort agité. Pour cacher ces divers mouvements et pour justifier les larmes que son domestique et moi lui voyions quelquefois répandre, elle se plaignait de va­peurs et elle allait, disait-elle, chercher à respirer dans la forêt de Fontainebleau avec la seule Mme de Montchevreuil ; elle y allait même quelquefois à des heures indues. Enfin, les vapeurs passèrent, le calme succéda à l’agitation, et ce fut à la fin de ce même voyage. » Quelques mois après, dans la chapelle de Versailles, Louis XIV se liait par un mariage secret avec la veuve de Scarron.

Dès lors Mme de Maintenon est reine de fait et trai­tée à peu près comme telle à Fontainebleau, comme ailleurs. Louis XIV lui fait disposer un bel apparte­ment, entre la salle des Gardes et la galerie Henri II. Il paraît que l’habitation en était plus somptueuse que commode. « J’ai, à Fontainebleau, écrit la favorite, un très bel appartement, mais sujet au froid l’hiver et au chaud l’été, y ayant une fenêtre de la' gran­deur des plus grandes arcades, où il n’y a ni volets, ni châssis, ni contrevents, parce que la symétrie en serait choquée. Ma solidité a quelque chose à souf­frir, ainsi que ma santé de vivre avec des gens qui ne veulent que paraître et qui se logent comme des divinités. » C’est dans cet appartement que Louis XIV venait passer ses soirées au retour de la chasse, comme il les avait autrefois passées chez Mme de Montespan, monotone tête-à-tête où la reine de la main gauche avait fort à faire pour amuser le roi vieillissant ! C’est là que fut signée, le 22 octobre 1685, la révocation de l’édit de Nantes, qui jetait hors de France un mil­lion peut-être de bons Français, dont le seul crime était d’adorer Dieu à leur manière.

Uu double deuil vient d’ailleurs attrister les séjours de la cour à Fontainebleau. En 1685, c’est la mort du prince de Conti; en 1686, la mort du grand Coudé. « Monsieur le Prince, écrit Mme de Sévigné, avait couru avec une diligence (jui lui coûta la vie, de Chantilly à Fontainebleau, quand M"lc de Bourbon, sa bru, y tomba malade de la petite vérole. Il fut fort malade, et enfin il a péri par une grande oppression. 11 est mort regretté et pleuré amèrement de sa famille et de scs amis. Le roi en a témoigné beaucoup de tristesse, et enfin on sent la douleur de voir sortir du monde un si grand homme, un si grand héros, dont les siècles entiers ne sauront point remplir la place. »

En septembre 1691, la cour fait un séjour à Fontai­nebleau après la mort de Louvois. La perte de ce fa­meux ministre avait obligé Louis XIV à un redoublement de travail. « Les personnes qui l’ont vu de plus près seraient surprises de son activité, écrit Mrac de Maintenon. Il a plus de conseils que jamais, parce qu’il a plus d’affaires, et donne deux ou trois heures par jour à la chasse. Quand il le peut, il rentre à six heures, et est jusqu’à dix sans cesser de lire, d’écrire ou de dicter. Il congédie souvent les princesses après souper pour expédier quelque courrier. » Louis XIV faisait en conscience son métier de roi.

En novembre 1695, eut lieu à Fontainebleau la ré­ception solennelle de la princesse Adélaïde de Savoie, qui venait d’épouser, à onze ans, le jeune duc de Bour­gogne. Louis XIV alla jusqu’à Montargis au-devant d’elle, et le soir même il écrivait à Mme de Maintcnon, restée à Fontainebleau, la curieuse lettre qu’on fit lire : « Je 1'ai considérée de toute manière pour vous mander ce qu’il m’en semble. Elle a la plus belle taille et la meilleure grâce que j’aie jamais vues ; habillée à peindre et coiffée de même ; des yeux vifs et très- beaux, des paupières noires et admirables, le teint tort uni, blanc et rouge comme on peut le désirer, les plus beaux cheveux noirs que l’on puisse voir et en grande quantité. Elle est maigre comme il convient à son âge, la bouche fort vermeille, les lèvres grosses, les dents blanches, longues et très mal rangées, les- mains bien faites, mais de la couleur de son âge. Elle parle peu, au moins à ce que j’ai vu, n’est point em­barrassée qu’on la regarde, comme une personne qui a vu du monde. Elle fait mal la révérence et d’un air un peu italien. Elle a quelque chose d’une Italienne dans le visage, mais elle plaît, et je l’ai vu dans les yeux de tout le monde. Pour vous parler comme je fais tou­jours, je la trouve à souhait et serais lâché qu'elle fût plus belle... Nous avons soupé, elle n’a manqué à ricnT et est d une politesse surprenante à toutes choses...L'air est noble et les manières polies et agréables. J’ai plaisir a vous en dire du bien, car je trouve que, sans préoccupation et sans flatterie, je le puis faire et que tout m’y oblige. »

A la réception de cette missive royale, Mme de Maintenon se hâta d’écrire à la duchesse de Savoie, mère de la jeune duchesse de Bourgogne : « Je voudrais qu il me fut permis d’envoyer à N otre Altesse la lettre que je viens de recevoir du roi. Il n’a pu attendre jus­qu’à ce soir à me dire comment il a trouvé la prin­cesse. Il en est charmé, et conclut par tout ce qu’il voit en elle que son éducation n’a point été négligée : il se récrie sur son air, sa grâce, sa politesse, sa rete­nue, sa modestie... Il n’est pas possible de se tirer de cette entrevue comme elle l’a fait : elle est par­faite en tout, ce qui surprend bien agréablement dans une personne de onze ans... »

Quand Adélaïde de Savoie arriva à Fontainebleau, « toute la cour, dit Saint-Simon, était sur le Fer à cheval, qui faisait untrèsbeau spectacle avecla foulequi étaitau bas. Le roi menait la princesse qui semblait sortir de sa poche, et la conduisit fort lentement à la tribune un moment, puis au grand appartement de la reine-mère, qui lui était destiné. » On lui présenta la famille royale et les principaux personnages de la cour, et, quelques jours après, on la conduisit à Versailles.

Deux ans après ( 1697 ), Fontainebleau vit célébrer le mariage d’Elisabeth-Charlotte d’Orléans, nièce du roi, avec le duc Léopold de Lorraine. Les lêtes de ce mariage, les dernières que donna Louis XIV h Fontainebleau, furent d’une magnificence extraordi­naire, mais attristées parles larmes de la jeune mariée, « qui après la cérémonie, dit Saint-Simon, ne parut plus le reste du jour, qu’elle passa à pleurer chez elle, au grand scandale des Lorrains ».

Enfin, le 9 novembre 1700 arrive à Fontainebleau le courrier qui apportait la nouvelle du plus grand évé­nement du règne. Le roi d’Espagne, Charles II, venait de mourir, désignant pour son successeur le duc d’An­jou, second fils du Dauphin. Louis XIV envoya cher­cher le Dauphin, qui était à la chasse, et lorsqu’il fut venu il tint, avec ce prince et ses ministres, un con­seil, dont les résolutions furent tenues secrètes. Le marquis de Castel dos Rios, ambassadeur d’Espagne, eut une audience du roi, dans laquelle il lui donna avis de la mort de son maître. Le Dauphin et le mar­quis de Torcy furent présents à cette audience, où le testament du roi d’Espagne fut lu. L’ambassadeur se jeta aux pieds du roi, et lui dit : « Sire, Votre Ma­jesté voit à ses pieds un homme qui a l’honneur de lui offrir vingt-deux couronnes... Me sera-t-il permis de reconnaître aujourd’hui Mgr le duc d’Anjou pour mon maître? » Le roi lui répondit : « Je verrai! — Mais, Sire, reprit l’ambassadeur, ce prince est re­connu des Espagnols pour leur roi, m’ôterez-vous la gloire d’ètre le premier à lui rendre mes devoirs? » Le roi lui dit : « Monsieur, vivez en paix, l’on vous ren­dra toujours toute justice qui vous sera due. » L’am­bassadeur, en sortant, dit à quelques seigneurs : « Il ne faut plus citer désormais la fierté espagnole, puisque le roi de France paye d’un : Je verrai un présent comme celui que je viens de lui offrir. » Le roi, d’ailleurs, hésitait à accepter le testament; il reculait devant une lutte certaine contre l’Europe coalisée. Le Dauphin, quittant sa réserve habituelle, soutint avec énergie les droits de son (ils. Mmu de Maintenon se rangea de son côté. Six jours après, à Versailles, le duc d’Anjou était proclamé roi d’Es­pagne. Deux mois plus tard, il se dirigeait vers son royaume. Fontainebleau lui avait laissé de chers sou­venirs dont on a un curieux témoignage, car, en 1701, il chargea un gentilhomme qu’il envoyait en France, de faire, en mémoire de lui, le tour du grand canal de Henri IV.

Les voyages annuels à Fontainebleau n’offrent plus d’intérêt jusqu’à la mort de Louis XIV. On y reçut plusieurs fois la visite de la reine détrônée d’Angle­terre, veuve de Jacques II Stuart. En 1702, un incendie détruisit le pavillon des Armes et le clocher de la chapelle. Le dernier voyage de Louis XIV eut lieu en 1713.

Il est facile, grâce à Saint-Simon, de reconstituer une journée de ce prince à Fontainebleau. A huit heures, on éveillait le roi, qui couchait dans la pièce que l'on appelle aujourd’hui la salle du Trône. Il s’ha­billait, et ses dévotions achevées, en présence des sei­gneurs « ayant leurs entrées », recevait sa famille et donnait l’ordre pour la journée. Pendant ce temps, la cour attendait dans la salle du Conseil et dans le salon de Louis XIII. Vers neuf heures, le roi allait à la messe en passant par le salon de Saint-Louis et la pe­tite galerie de François Ier. A l’aller et au retour de la messe, chacun lui parlait, pourvu cependant qu’on eût averti le capitaine des gardes si on n’était pas d’un rang distingué. Après la messe, avait lieu le conseil, qui se prolongeait souvent fort tard. Quand les affaires étaient plus vite expédiées, le roi se rendait alors chez Mrae de Maintenon jusqu’au dîner, ordinairement fixé à une heure, mais qui pouvait être avancé suivant les chasses ou les promenades projetées pour l’après-nndi. A Fontainebleau, les chasses au cerf avaient lieu plusieurs fois la semaine. Les promenades, le plus souvent au­tour du canal, étaient un spectacle magnifique, « sur­tout pour ceux, dit Saint-Simon, qui étaient de l’autre côté et qui voyaient ce tableau se réfléchir dans l’eau. Le roi était accompagné de toute sa cour, à pied, à cheval et en calèche... Il menait quelquefois les dames dans la forêt, et y faisait porter la collation. » Vers sept heures on rentrait; la cour se concentrait dans les appartements qui forment aujourd’hui la salle du Conseil, les salons de Louis XIII, de Saint-Louis et des Aides de camp, la salle des Gardes. Les tables de jeu étaient installées. Le roi circulait en causant dans l’appartement, puis retournait chez Mmc de Main- tenon, où se tenait un petit conseil particulier avec un ou deux ministres jusqu’au souper, à dix heures. Le roi soupait avec les fils et les filles de France et les dames du premier rang *. Jamais d’hommes, sinon debout, autour de la table. Tout le monde en grande toilette. Après souper, le roi entrait dans sa chambre,se tenait cjuelques moments debout, environné de toute sa cour, le dos au balustre du pied de son lit. puis, avec des révérences aux dames, passait dans la salle du Conseil. Il y demeurait environ une heure

1. La table était le plus souvent dressée, ou dans le salon de François Ier, ou dans le salon actuel des Aides de camp. Dans les grandes solennités, es repas avaient lieu dans la salle de la Belle cheminée, ou dans la galerie Diane.

avec sa famille, lui dans un fauteuil, son frère dans uti autre, le Dauphin debout ou sur un tabouret. Les dames des princesses et les dames d’honneur entraient et formaient le cercle, assises tant qu’il y avait des sièges, ou par terre sans carreaux, mais point d'hommes que les princes. Après une conversation indifférente, il allait donner à manger à ses chiens, rentrait dans sa chambre, donnait l’ordre et congédiait le gros de la cour, se déshabillait devant les grandes et petites entrées. Vers minuit et demie ou une heure il pouvait dormir.

Louis XIV n’a laissé que peu de traces à Fontaine­bleau. Cependant on lui doit le dessin actuel du grand parterre et l’appartement de Mme de Maintenon, qui, d’ailleurs, a singulièrement obstrué le dégagement de la salle de bal. C’est lui aussi qui a fait construire le gros pavillon au bout de l’aile des Reines-mères ; mais c’est une modification dont il n’y a pas lieu de le louer.

 

LOUIS XV 

Louis XV, peinture Saint-Denis

 

Le Régent négligea complètement Fon­tainebleau pour le Palais-Royal et pour Saint-Cloud. Cependant, tel était le renom de ce palais, que le czar Pierre de Russie, en 1717, voulut y être conduit et le visiter. « Le 30 mai, dit Duclos, dans ses Mémoires secrets, il alla dîner à Petitbourg, chez le duc d’Antin, qui le conduisit le même jour à Fontainebleau, où lé comte de Toulouse lui donna, le lendemain, le plai­
sir de la chasse. 11 ne voulut, au retour, manger qu’avec ses gens dans l’île de l’Étang. Le comte de Toulouse et le duc d’Antin durent savoir gré au czar de les en avoir exclus. Il fallut porter ce prince et ses gens dans des carrosses pour revenir à Petit- bourg, où ils arrivèrent dans un état fort dégoûtant. »

C’est la seule anecdote qui vaille la peine d’être re­cueillie jusqu’en 1725, date où Louis XV épousa, dans la chapelle de Fontainebleau, la princesse Marie Lec- zinska, fille de Stanislas, roi détrôné de Pologne.

Les fêtes de ce mariage peu brillant n’eurent pas l’éclat ordinaire des noces royales. Mais on remarqua la bonté de la nouvelle reine qui, après la bénédiction nuptiale, distribua aux personnes de la cour les pré­sents placés par le roi dans la corbeille.

A dater de ce mariage, Fontainebleau, sous Louis XV comme sous Louis XIV, devient le but d’un voyage annuel de la cour. Louis XV se plaît beaucoup dans ce palais, moins solennel que Versailles. Il y veut ses aises comme partout ailleurs, et par malheur ce goût l’entraîne à détruire l’admirable galerie d’Ulysse, rem­placée par l’aile neuve qui fait un si fâcheux effet dans la cour du Cheval blanc. En outre, se trouvant à l’étroit dans les pièces réservées de tous temps au roi et à la reine, il fait doubler sur le jardin de Diane le bâtiment oii se trouve la galerie de François Ier, autrefois éclairée par des fenêtres sur ses deux façades, et se ménage des appartements dans cette construction nouvelle. Enfin
il fait décorer la salle du Conseil par Boucher et Vanloo, et ce décor est si gracieux cju’il faut bien lui pardonner son manque d’harmonie avec le caractère des autres salons du palais.

Les très nombreux séjours de Louis XV à Fontaine­bleau offrent peu d’événements mémorables. La chro­nique galante est à peu près muette. Ni Mm° de Pompadour, ni M“e du Barry n’ont laissé de traces dans ce' palais témoin de tant d’intrigues amou­reuses. La chronique politique ne nous rappelle que la remise du chapeau de cardinal à l’ancien précepteur du roi, l’abbé Fleury, évêque de Fréjus, depuis premier ministre ( 1726 ) ; la signature des articles préliminaires ( 1762) du traité de paix entre la France et l’Angleterre, ratifié à Paris en 1763, et qui mettait fin à la guerre de Sept ans; enfin la mort du dauphin, fils unique de Louis XV ( 1765 ).Ce prince estimable succombait aux suites d’une maladie de poitrine. Le roi fut vivement frappé de sa mort. Quand on lui annonça pour la première fois son petit-fils sous le nom de Monsieur le Dauphin, « Pauvre France! s’écria-t-il, un roi de cinquante-cinq ans et un Dauphin de onze. »

Enfin des fêtes eurent lieu à Fontainebleau : en 1768, à l’occasion du voyage en France de Christian \II, roi de Danemark; en 1771 et en 1773, à l’occasion du mariage du comte de Provence et du comte d’Artois avec les princesses de Savoie.

Lorsque Louis XV habitait Fontainebleau il y avait souvent représentation d’opéra ou de comédie dans la salle de la Belle Cheminée aménagée par ce roi en salle de spectacle. Ces représentations amenèrent à Fontainebleau les deux plusgrands écrivains du siècle.

C’est d’abord Voltaire, qui, de 1740 à 1750, vint parfois surveiller la représentation de ses ballets et de ses tragédies. Puis J.-J. Rousseau parut à Fontai­nebleau en 1752, à l’occasion de la première représen­tation de son opéra, le Devin du village. Ce fut pour lui un sujet de poignantes émotions dont le récit se trouve dans les Confessions.

Rousseau arriva au palais pôur assister à la dernière répétition de son œuvre, et il en lut assez, satisfait. Le soir, Rousseau se rend au théâtre dans la loge qu’on lui a réservée. Il n’avait pas jugé à propos de quitter son accoutrement ordinaire : c’est-à-dire qu’il était en habit « simple et négligé, mais non crasseux ni malpropre » ; et qu’il portait sa barbe; parce que « c’est la nature qui nous la donne, et que, selon les temps et les modes, elle est quelquefois un ornement ». Enfin la représentation commence. «La pièce (ut très mal jouée, quant aux acteurs, mais bien chantée et bien exécutée pour la musique. Dès la première scène, qui véritablement est d’une naïveté touchante, j’entendis s’élever dans les loges un murmure de sur­prise et d’attendrissement jusqu’alors inouï dans ce genre de pièces. La fermentation croissante alla

bientôt au point d’être sensible dans toute l’assemblée. On ne claque point devant le roi, cela fait qu’on en­tendit tout; la pièce et l’auteur y gagnèrent. J’enten­dais autour de moi un chuchotement de femmes qui me semblaient belles comme des anges et qui s’en­tredisaient ;i demi-voix : « Cela est charmant, cela est « ravissant; il n’y a pas un son là qui ne parte du « cœur! » Le plaisir de donner de l’émotion à tant d’ai­mables personnes m’émut inoi-mêmc jusqu’aux lar­mes. J’ai vu des pièces exciter de plus vifs transports d’admiration, mais jamais une ivresse aussi pleine, aussi douce, aussi touchante, régner dans tout un spectacle, et surtout à la cour, un jour de première représentation. Ceux qui ont vu celle-là doivent s’en souvenir; car l’effet en fut unique. »

Le lendemain, on devait présenter Jean-Jacques au roi. Mais la peur le prit et il s’enfuit sans crier gare, perdant ainsi la pension qui lui était promise. Car le roi avait beaucoup goûté le Devin, et depuis la repré­sentation ne cessait d’en fredonner les airs « avec la voix la plus fausse de son royaume ».

Louis XVI.

Louis XVI Saint Denis

 

Sous Louis XVI se perpétue la tra­dition des voyages annuels à Fontainebleau. Marie- Antoinette n’aurait garde d’y manquer. Elle aime beaucoup le vieux palais des rcis de France et la forêt immense qui l’environne. En 1773, étant dauphine, elleassistait à l’une des chasses de Louis XV et secourut
la famille d’un pauvre vigneron blessé par un sanglier qui avait franchi la haie d’un jardin où il travaillait. Devenue reine. Marie-Antoinette fit transformer son appartement par l’architecte Rousseau et se plut à y organiser des réunions d’où l’étiquette était bannie. On vit pour la première fois (qu’aurait dit Louis XIV ? ) des seigneurs, qui n’étaient pas du sang royal, admis à la table royale ! Dans le parc, sous les ombrages qui entourent le canal, des pastorales improvisées rappe­laient les fêtes champêtres de Rambouillet et de Tria non.

Pendant ce temps le roi chassait, s’occupait de ser­rurerie. Il avait installé un atelier dans les combles au-dessus de son appartement. Une chose le chagri­nait toutefois : le peu d’empreâsement de la cour à le suivre à Fontainebleau. Chaque année le cortège s’éclaircissait, et le roi s’offensait de cette négligence. 11 obligea les titulaires des grandes charges à raccom­pagner, sauf excuses légitimes, dans tous ses dépla­cements. Cette rigueur causa des murmures et, après 1786, on renonça aux voyages à Fontainebleau.


Pendant ce séjour de 1786, le dernier de l’ancien régime, Louis XVI ratifia le traité de commerce et de navigation entre la France et l’Angleterre, qui effaçait les dernières traces de la guerre pour l’indépendance des États-Unis. Puis le roi dit à Fontainebleau un adieu qui devait être éternel, quoiqu’en 1791 l’Assemblée nationale ait rangé ce palais parmi les résidences réservées au domaine royal.

 

 

 source : Les palais nationaux : Fontainebleau, Chantilly, Compiègne, Saint-Germain, Rambouillet, Pau, etc., etc. / par Louis Tarsot et Maurice Charlot ( date d'édition inconnue mais probablement fin XIXe ), numérisation et OCR par montjoye.net avec  des rajouts et modifications du texte initial.

Vous pouvez néanmoins trouvez un exemplaire numérique sur gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6448891b

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