FRANÇOIS Ier au Château de Fontainebleau

 

Photo prise au musée du Louvre, atelier de Corneille de Lyon, vers 1515-20.

Photo prise au musée du Louvre, atelier de Corneille de Lyon, vers 1515-20. 

 

Le vieux château se dressait sur remplacement de la cour ovale. Le plan de cette partie du palais neuf est sensiblement le même que celui de la forteresse primitive. Le pavillon de Saint-Louis a remplacé le donjon; la porte Dorée, les chapelles haute et basse, le pavillon des Dauphins, celui des Chasses, le porti­que de Serlio, s’élèvent sur le terrain et peut-être sur les fondations des tours qui flanquaient l’enceinte. La cour de la Fontaine était occupée par les bâtiments accessoires nécessaires à toute demeure féodale : lo­gis des gens d’armes et des valets, paneterie, pres­soir, fauconnerie et chenil. Un fossé alimenté par les eaux de l’étang ceignait la maison royale et ses dé­pendances.

En somme le château, avant sa transformation, était une forteresse de moyenne grandeur, avec donjon, tours, tourelles et mâchicoulis, comme il y eu avait tant d’autres en France à cette époque. C’était une maison de plaisance des rois, non pas une de leurs résidences coutumières. Rien ne recommandait ce louis à François Ier. Les hasards de la chasse ou des voyages de la cour l’y amenèrent un jour.

Le site lui plut. Mais il ne fit d’abord dans le château que des travaux de réparations et d’amé­nagement. Il y amena cependant les artistes appe­lés d'Italie dès le début de soit règne. Léonard de Vinci y fit quelques séjours de 1515 à 1518. Mais depuis longtemps malade il n’exécuta pas de tra­vaux spéciaux pour le palais. Vasari raconte qu’il s’éteinnit entre les bras de François Ier. Le fait est contesté. Il est d’ailleurs certain que Léonard ne mourut pas à Fontainebleau.

Un an avant la mort de Léonard, François Ier avait appelé en France Andrea Vannucchi, dit Andrea del Sarto (1518). Ce maître peignit pour Fontainebleau la Madone et l’admirable Charité qui sont aujourd’hui au Louvre. Puis rappelé en Italie par sa femme, Lucrezia del Fede, dont il était éperdument épris, il obtint du roi une mission et des sommes im­portantes pour l’achat de tableaux et de statues. Lu­crezia lui fit oublier la mission. L’argent du roi fut gaspillé. Andrea n’osa plus retourner en France, et mourut en 1530 sans avoir revu François Ier.

A Fontainebleau, nulle trace ne subsiste aujour­d’hui de ces deux artistes, les plus grands que Fran­çois ait ravis pour un temps à l’Italie. Nul souvenir non plus de la première maîtresse en titre, de cette Fran­çoise de Foix, duchesse de Chateaubriand, dont la fa­veur poétise les premières années du règne. Sans doute elle accompagna le roi dans ses courts pas­sades au vieux château et suivit la cour dans le palais transformé. Mais déjà son étoile avait pâli. La duchesse d’Etampes et Diane de Poitiers avaient fait oublier la triste Chateaubriand, qui meurt en 1537, loin du roi dont l’amour n’avait point survécu à la pri­son de Madrid.

Peut-être cependant est-ce à Fontainebleau, qu’à la prière de M'no d’Etampes, François Ier fit récla­mer à la comtesse de Chateaubriand « les plus beaux joyaux qu’il luy avait donnés, dit Brantôme, pour l’amour des belles devises qui estoient mises engra­vées et empreintes ; lesquelles la reyne de Navarre, sa sœur, avoit faictes et composées.

« Le roy François, pour ce, ayant envoyé un gen­tilhomme vers elle pour les lui demander, elle lit de la malade sur le coup et remit le gentilhomme dans trois jours ii venir, et qu’il auroit ce qu'il demandoit.

 Cependant, de dépit, elle envoya quérir un orfè­vre, et lui fit fondre tous ces joyaux, sans avoir res­pect ny affection des belles devises qui y estoient engravées, et après, le gentilhomme tourné, elle lui donna tous les joyaux convertis et contournés en lingots d’or.

« Allez, dit-elle, portez cela au roy, et dites-luy que puisqu’il luy a pieu me révoquer ce qu’il m’avoit donné si libéralement, que je le luy rends et renvoyé en lingots d’or. Pour quant aux devises je les ai si bien empreintes et colloquées dans ma pensée, et les y tiens si chères, que je n’ay peu permettre que personne en disposast, en jouist et en eust de plaisir que moy- mesme.

« Quand le roy eut receu le tout, et lingots et pro­pos de ceste dame, il ne dit autre chose, sinon : « Re- « tournez-luy le tout. Ce que j’en faisois ce n’estoit « pas pour la valeur (car je luy en eusse rendu deux « fois plus), mais pour l’amour des devises ; et puisqu'elle les a faict ainsy perdre, je ne veux point de « l’or et je le lui renvoyé; elle a montré en cela plus « découragé et de générosité que n’eusse pensé pou- « voir provenir d’une femme. » Un cœur de femme généreuse despité et ainsy desdaigné fait de grandes choses. »

Nous quittons maintenant le vieux manoir de Saint-Louis et de Philippe le Bel. Le nouveau château va sor­tir de terre.

En 1526, François 1er sort de sa prison de Madrid. Depuis plus d’un an il est privé de tous les plai­sirs qui lui sont chers. Il a besoin de fêtes, de tour­nois, de propos joyeux et d’aventures galantes. Il lui faut une cour magnifique ; il faut à cette cour un ca­dre plus large et plus opulent que celui dont s’étaient contentés nos rois jusqu’il Louis XII. Aussi, dès son retour d’exil, François Ier donne-t-il libre car­rière à son goût pour les constructions originales, dégantes ou grandioses. Dès 1526, le plan de Cham­bord est arrêté et, pendant douze ans, douze cents ouvriers ne cessent de travailler aux chantiers de ce palais colossal. Presque en même temps s’élève le château de Madrid, au bois de Boulogne. Un beaujour enfin, François s’éprend de Fontainebleau et se résout à en faire son séjour habituel. « Les vastes paysages de la Loire, dit Michelet, les déserts de la Sologne qui plaisaient au roi cavalier et lui faisaient si tristement placer sa féerie de Chambord, n’allaient plus au promeneur valétudinaire. Il lui fallait une nature plus resserrée et exquise. Il aimait Fontaine­bleau. Harmonie d’âge et de saison. Fontainebleau est surtout un paysage d’automne, le plus original, le plus sauvage et le plus doux, le plus recueilli. Ses roches chaudement ensoleillées où s’abrite le malade, ses ombrages fantastiques, empourprés des teintes d'oc­tobre qui font rêver avant l’hiver; à deux pas, la petite Seine entre des raisins dorés; c’est un délicieux nid pour se reposer et boire ce qui resterait de vie, une goutte réservée de vendange. »

C’est en 1528 que François Ier fait raser à peu près complètement le château féodal. Un architecte in­connu, peut-être Italien (mais non pas Serlio qui ne vint pas en France avant 1537), lui fournit les dessins du nouveau palais. Une fantaisie royale a contraint l’artiste à respecter le tracé du manoir détruit et peut-être quelques pans de murs. Quel qu’il soit, l’architecte s’est tiré à son honneur des difficultés que lui créait un plan fixé d’avance. La capricieuse ordonnance des bâtiments de la cour ovale, en amusant la vue, accuse et sauve en même temps l’irrégularité de leur disposition. Au bout d’un an les constructions étaient en bonne voie, mais déjà Fran­çois les trouvait trop étroites et demandait des plans plus grandioses pour son nouveau palais. Il avait pour voisins les religieux de la Sainte-Trinité, dont le couvent, avec ses dépendances, occupait l’emplacement du jardin de Diane et de la cour du Cheval blanc. Ces terrains étaient nécessaires à qui voulait étendre le château autour et en vue de l’étang, dont les eaux en­tourées d’ombrages formaient un point de vue char­mant pour les appartements royaux.

En 1529, Fran­çois Ier en fait l’acquisition :

« Attendu, disait l’acte d’achat, qu’avons l’intention faire ci-après la plupart du temps notre résidence à Fontainebleau, pour le plaisir que prenons audit lieu et aux déduits de la chasse des bêtes rousses et noires qui sont en la forêt de Bière et aux environs; nous est convenu prendre et recouvrer de nos chers et bien amés les ministres et religieux de l’ordre de la Sainte- Trinité, la moitié du lieu où est de présent située la grande galerie faite pour aller du dit châtel en leur église et logis de l’abbaye, leur jardin, et leur grand clos de prés, celui où est de présent notre écurie, avec leurs étangs et viviers, etc., pour les récompenser d’icelles prises... nous avons donné et donnons la somme de 200 livres tournois il prendre et à percevoir chacun an sur le revenu de notre terre et seigneurie de Moret. »

Le couvent acheté et détruit, de nouveaux corps de logis s’élèvent comme par enchantement. On bâtit la cour du Cheval blanc, ou mieux la Basse-Cour, et pour former la cour de la Fontaine, on réunit par une galerie les deux massifs du château, dont le plan géné­ral ne subira plus désormais de modifications impor­tantes. Les jardins etles parterres sont tracés et plantés.

Mais il faut orner les dedans du palais. Pour son séjour favori, François Ier rêve une décoration somp­tueuse et surtout permanente. Plus de ces tapisseries et de ces verdures que les ouvriers royaux suspendent à la hâte, le long des murailles, avant l’arrivée de la cour ; de ces meubles transportés dans des fourgoqs d’une résidence à l’autre; de ces décors qu’on enlève des que la toile est baissée et que les acteurs sont sortis! Fontainebleau sera peint à fresque, revêtu de marbres précieux, de stucs et de boiseries merveilleu­sement travaillés. Les artistes manquent en France : il eu viendra d’Italie, et François les couvrira d’or.

En 1530 arrive à Fontainebleau le Florentin Giovanni-Battista Rosso. On lui donne une pension de 400 écus, des logements dans les palais royaux et bientôt la surintendance des bâtiments, peintures et embellissements de Fontainebleau. Il construit la ga­lerie de François Ier qu’il orne d’une série de fresques et de reliefs en stuc exécutés sous sa direction par Paolo Pon/.io et Domenico del Barbiere. Dans la cham­bre de la duchesse d’Etampes — aujourd’hui trans­formée en escalier, — il peint plusieurs traits des Amours d’Alexandre le Grand. Le roi enthousiasmé augmente ses pensions et le nomme chanoine de la Sainte-Chapelle.

Mais voici que le Rosso, ayant été A'olé de quelques centaines de ducats, en accusa trop légèrement un peintre florentin de ses amis, Francesco Pellegrino , qui fut mis à la question. L’innscence de Pellegrino fut reconnue, et le Rosso, ne pouvant sur­vivre au chagrin et à la honte que lui causait eette er­reur, s’empoisonna en 1541 à l’âge de quarante-cinq ans.

Il avait connu toute l’amertume des rivalités entre artistes. François Ier avait appelé en France (1531) un peintre de Bologne, Francesco Primaticcio — le Pri- matice — qui sur-le-champ déclara la guerre au Rosso. Pour mettre un terme à leurs querelles, François Ier, vers 1534, envoya le Primatice en Italie pour mouler les principales statues antiques et acquérir divers chefs- d’œuvre de Part moderne. Le Primatice rapporta de sa mission la Lèda de Michel-Ange (depuis détruite sur les ordres d’Anne d’Autriche ! ) et le moulage des antiques de Florence et de Rome qui, coulés en bronze à Fontainebleau, figurent aujourd’hui dans les galeries du Louvre. A cette époque le Rosso était mort, et le Primatice prit la direction des travaux de Fontainebleau, qu’il conserva jusqu’à sa mort ( 1570). Il commença par détruire une partie des fresques de son rival qu’il remplaça par les siennes. Il exécuta en­suite la décoration de la porte Dorée et entreprit celle de lagalerie d’Ulysse, qu’il continua sous quatre règnes. Mai» on doit surtout le juger d’après les peintures de la salle de bal qui lui furent commandées par le roi Henri II.

La longue faveur du Primatice lut un moment me­nacée par le séjour à la cour du fameux Benvenuto Cellini (1540-1544). Sans la haine de la duchesse d’Étampes, Cellini l’aurait emporté sur le maître bolo­nais. La favorite ne pouvait lui pardonner d’avoir négligé de lui soumettre les maquettes des travaux com­mandés par François Ier pour Fontainebleau. Cellini était chargé d’exécuter un bas-relief en bronze pour le tympan de la porte Dorée, et un surtout de table où devaient figurer douze statues d’argent de grandeur naturelle L Le Primatice, appuyé par la duchesse d’Étampes, intrigua sourdement pour se faire attribuer les commandes promises à Cellini, mais il dut y re­noncer dans la crainte d’être poignardé par l’orfèvre florentin. Une courte trêve suivit. Benvenuto voulut en profiter pour reconquérir les bonnes grâces de la duchesse d’Étampes en lui offrant une aiguière d’or merveilleusement ciselée. La duchesse ne daigna même pas le recevoir, et l’artiste, après une longue at­tente dans l’antichambre de la favorite, remporta son cadeau qu’il offrit, de dépit, au cardinal de Lorraine.

A ce moment le Primatice avait jeté en bronze les moules des antiques rapportés par lui d’Italie ; ses statues étaient disposées dans la petite galerie de fon­tainebleau, maintenant appelée galerie de François Ier.

1. Le bas-relief pour la porte Dorée a été placé au Louvre, dans la salle des Cariatides, au-dessus de la belle tribune de Jean Goujon. Il repré­sente la Nymphe de Fontainebleau. Du surtout de table il ne subsiste qu’une salière d’or, aujourd’hui à Vienne.

Cellini venait d’achever lin Jupiter en aident ; il veut le montrer au roi. On lui ordonne de placer son œuvre au fond de la petite galerie. Il arrive et trouve la place encombrée des moulages du Primatice. C’était une ruse de Mmo d’Etampes qui voulait écraser la statue de Cellini par le voisinage de l’Apollon du Belvédère et de la Vénus de Médicis. Cellini, sans murmurer, installe au fond de la galerie son Jupiter posé sur un socle à roulettes, maniable en tous sens, et attend la visite du roi.

Le jour baissait lorsque François lit sou entrée dans la galerie. Il la parcourut lentement, retenu par Mmo d’Etampes devant chacun des antiques du Pri­matice; mais au moment où, Ja nuit tombée, il appro­chait de Cellini, l’artiste alluma rapidement une torche placée entre les flammes de la foudre que la statue brandissait dans sa main droite, et, d’un mouve­ment adroit, il lança son Jupiter à la rencontre du roi. L’effet fut magique. La lumière tombant d’en haut semblait animer la statue mouvante. Le dauphin, le roi et la reine de Navarre qui se trouvaient là pous­sèrent un cri d’admiration, et François Ier s’écria :

« Benvenuto, ton Jupiter est cent fois plus beau que je ne l’aurais imaginé. » Tous applaudirent. « En vérité, reprit hardiment Mme d’Etampes, n’avez-vous pas d’yeux pour ces sublimes figures antiques ? Voilà de vrais chefs-d’œuvre ! Fi de ces babioles modernes ! » Mais François soutint que Cellini avait surpassé les anciens. A cela Mrae d’Étampes, répliqua que Cellini devait son succès à un subterfuge et que, de plus, il avait couvert sa statue d’un voile pour en cacher les défauts. L’artiste avait en effet jeté une draperie sur son Jupiter pour lui donner plus de majesté. Furieux, il arracha violemment le voile, et le roi, jqui s’aper­çut de sa colère, lui dit en français : « Tais-toi, Benvenuto! et compte sur une récompense mille fois au-dessus de tes espérances. » En sortant quelques minutes après, il adressa cette dernière flatterie à Benvenuto : « J’ai enlevé à l’Italie l’artiste le plus grand et le plus universel qui ait jamais existé. » Quelques mois après, cependant, le sculpteur quit­tait la cour de France, laissant le champ libre au Primatice, protégé par la favorite.

A côté des artistes italiens, quelle part revient aux maîtres français dans la décoration première de Fon­tainebleau? On l’ignore. Cependant on attribue à Jean Goujon les cariatides qui encadrent les fresques du Rosso dans la chambre de la duchesse d’Etampes. De beaux vitraux ornaient les fenêtres du palais. Etaient- ils de Jean Cousin et de Pinaigrier ? Rien n’empèche de le supposer; rien non plus ne permet de l’affirmer.

Maintenant les artistes ont accompli leur œuvre. Les décors sont prêts pour la féerie que François Ior et sa cour vont jouer avec une aisance merveilleuse. Examinons un peu cette cour brillante, tant vantée par les contemporains.

Le roi commence par appeler les dames dans ses pa­lais. « Une cour sans dames, disait-il, est une année sans printemps et un printemps sans roses. » Bran­tôme, le bon apôtre, le félicite de cette innovation où le fiable trouve son compte. « Pour le regard des dames, certes il faut avouer qu’advant luy, elles ne fré quentoient point à la cour. Mais le roy François ve­nant à son règne, considérant que toute la décoration d’une cour estoit des dames, l’en voulut peupler plus que de la coustume ancienne. Comme de vray, une cour sans dames est un jardin sans aucunes belles fleurs, et mieux ressemble une cour d’un satrape ou d’un Turc que non pas d’un grand roi chrétien. » Autour de François Ier, « ce n’estoient que dames de maison, demoiselles de réputation, qui paroissoient en sa cour comme déesses au ciel. Bien souvent ai-je veu nos roys aller aux champs, aux villes et ailleurs, y demeurer et s’esbattre quelques jours et n’y mener point les dames; mais nous étions si esbahis, si per­dus, si faschés, que pour huict jours que nous fai­sions séparés d’elles et de leurs beaux yeux, ils nous paroissoient un an et toujours à souhaiter :

« Quand serons-nous à la cour ? » N’appelant la cour bien souvent là où estoit le roy, mais où estoient la reyne et ses dames. »

Longtemps après la mort de François Ier on parlait encore de l’éclat qu’il avait donné à sa cour. Ronsard, qui tout jeune page avait connu les splendeurs de ce

Fontainebleau primitif, en parle dans son Bocage royal avec un vif accent de regret :

Quand voirrons-nous quelque tournoy nouveau?

Quand voirrons-nous par tout Fontainebleau,

De chambre en chambre aller les mascarades .

Quand oyrons-nous au matin des aubades De divers luths mariez à la voix?

Et les cornets, les fifres, les haubois,

Les tambourins, violons, espinettes,

Sonner ensemble avecque les trompettes Quand voirrons-nous comme balles voler Par artifice un grand feu dedans l’air?

Quand voirrons-nous, sur le haut d’une scène,

Quelque Janin  ayant la bouche pleine Ou de farine, ou d’encre, qui dira Quelque bon mot qui nous réjouira?

La reine de toutes ces fêtes était Anne de Pisseleu, duchesse d’Étampes, maîtresse de François Ier depuis 1526, c’est-à-dire depuis son retour d’Espagne. La reine Eléonore, sœur de Charles-Quint, ne comptait guère à côté de cette beauté blonde dont le teint éblouissant était célébré par tous les poètes de la cour. Mme d’Étampes avait l’esprit le plus brillant, le goût le plus exquis ; elle exerçait sur le roi un empire contre lequel rien ne put prévaloir. C’est elle qui or­donne les magnificences que François Ier déploie dans « son Fontainebleau » chaque fois qu’il en trouve l’oc­casion.

En 1536 a lieu la réception de Jacques V, roi d’Ecosse, qui venait demander la main de Madame Made­leine, fille de François Ior. Ce prince, paraît-il, eut l’audace d’épier la jeune fille qui se baignait dans la grotte des Pins; il en fut puni, car il entendit la prin­cesse faire à l’une de ses femmes l’aveu de son aversion pour lui et de son amour pour don Juan, fils de Char- les-Quint. Jacques Y passa outre, et en 1537 il épousa la pauvre Madeleine. « Quand elle fut en Ecosse, dit Brantôme, elle en trouva le pays tout ainsy qu’on luy avait dict, et bien différent de la doulce France.Tou- tesfois, sans autre semblant de repentance, elle 11e di­soit autre chose sinon : « Hélas ! J’ay voulu estre « reyne; » couvrant sa tristesse et le feu de son am­bition d’une cendre de patience. » Elle mourut d’en­nui au bout de six mois de mariage. Ronsard lui a consacré quelques vers pleins d’émotion :

La belle Magdeleine, honneur de chasteté,

Une Grâce en beauté, Junon en majesté,

A peine de l’Escosse avoit touché le bord,

Quand au lieu d’un royaume elle y trouva la mort.

Ni larmes du mary, ni beauté, ni jeunesse,

Ni vœu, ni oraison, ne fléchit la rudesse De la Parque! O cruel et pitoyable sort!

En 1539, Charles-Quint traverse la France pour aller châtier les Gantois révoltés. François Ier ne manqua pas de lui offrir l’hospitalité à Fontainebleau. Le Père Dan nous a laissé le récit du cérémonial de cette réception : « Entrant dans la forêt, il fut accueilli par une troupe de personnes déguisées en forme de dieux et de déesses bocagères, qui, au son des hautbois, composèrent une danse rustique; les­quels s’écartèrent promptement de part et d’autre dans la forest, et l’empereur poursuivant son chemin arrivaici. Son entrée fui par la grande allée de la Chaus­sée. A la porte, il y avoit un arc triomphal orné de tro­phées, et enrichy de peintures qui représentoient le roi et l’empereur revestus à l’antique, accompagnez de la Paix et de la Concorde. Là estoit encore un concert de musique, et après avoir entendu quelques airs, il fut conduit dans le chasteau au son des trompettes et des tambours, et entrant dans la petite galerie, il y rencontra le roi, où se firent les compli­ments entre Leurs Majestés, et de là fut conduit au pavillon des Poêles, qui lui avait été ordonné pour son logement. Le souper estant préparé en la salle de bal, le roy qui avoit laissé quelque temps à l’empe­reur pour se reposer à loisir, l’alla prendre en sa chambre, et ils vinrent ensemble souper, avec untémoi- gnage de part et d’autre d’une grande réjouissance. Le lendemain et plusieurs autres jours qu’il séjourna ici, du Bellay, auteur de ce temps-là, remarque que le roy lui donna tous les plaisirs qui se peuvent inventer, comme de chasses royales, de tournois, d’es­carmouches, de combats à pied et à cheval, et en somme de toutes sortes de divertissements1. »

1. Trésor des merveilles de la maison royale de Fontainebleau

 

Francois Ier et Charles Quint, à la basilique de Saint-Denis

Charles Quint et François Ier

Au milieu de toutes ces fêtes, l’empereur n’était pas tranquille. Il craignait que le roi ne le retînt prison­nier pour obtenir l’annulation du traité de Madrid. Peut-être lui avait-on rapporté les propos de Triboulet, le bouffon de François Ier, qui voulait l’inscrire sur la liste des fous célèbres, mais disait à François Ier : « Si vous le laissez échapper, j’y mettrai Votre Majesté. » La duchesse d’Etampes était de l’avis de Triboulet. Le roi dit un jour à l’empereur : « Voyez-vous, mon frère, cette belle dame? Elle est d’avis que je ne vous laisse point sortir d’ici que vous n’ayez révoqué le traité de Madrid. » L’empereur répondit froidement : « Si l’avis est bon, il faut le suivre. » On prétend que le lendemain, au moment de se laver les mains pour se mettre à table, Charlcs-Quint tira de son doigt un dia­mant d’un grand prix et le laissa tomber aux pieds de la duchesse; celle-ci ramassa le diamant et voulait le lui rendre; l’empereur refusa de le reprendre en lui disant : « Gardez-le, Madame, il est en de belles mains ! » Mais un diamant était-il suffisant pour gagner une femme qui disposait de tous les joyaux de la couronne ? Quoi qu’il en soit, Charles-Quint put traverser la France en toute sûreté. François Ier poussa le scrupule jusqu’à ne lui parier d’aucune affaire d’Etat.

En 1543,François II naît à Fontainebleau. On donne à cette occasion des fêtes magnifiques, mais ces fêtes sont éclipsées par celles du baptême de Madame Elisabeth de France, fille aînée de Henri II (1545).

La cérémonie eut lieu dans la cour du Donjon, tendue de tapisseries d’or, d’argent et de soie ; on avait élevé, au centre de la cour, un pavillon de belle architecture, avec portique composé à l’antique, enguirlandé de feuillages, semé d’écussons et de devises et surmonté d’un mât doré. En guise de voûte, un voile de soie bleue, où étaient attachées quantité d’étoiles d’or, se déployait au-dessus de la cour entière. « Dans ce pavillon, dit le Père Dan, se dressoit une pyramide de neuf estages, couverte de drap d’or frisé. Le tout composoit un buffet chargé delà vaisselle royale, toute d’or, et de tant de vases et diverses pièces antiques, aussi tous d’or et en si grand nombre, qu’il sembloit qu’icy l’on eust rassemblé l’élite des bulbfts de tous les princes de l’Europe. Aussy est-il véritable que l’on yavoit apporté tout ce que les roys de France avoient eu de rare en leurs cabinets, dispersés en divers endroits du royaume, et afin de faire connoître à un chacun quelle estoit la valeur et excellence de toutes ces singulières raretés, il y avoit aussi des per­sonnes commises qui en donnoient 1 intelligence aux spectateurs et principalement aux Anglais et aux autres étrangers qui estoient en grand nombre à cette magni­ficence, leur disant comme quelques-unes de ces rares pièces avoient été apportées en France par l’empereur Charlemagne, connue les autres lui avoient été en­voyées par quelques rois, et ainsi des autres singula­rités dont il n’y avoit pas une moderne, mais toutes antiques. »

La fin du règne est attristée par les intrigues du dauphin contre son père, ou plutôt de Diane de Poitiers, maîtresse du jeune prince, contre la duchesse d’Etampes. La duchesse, encore jeune, riait de l’âge de sa rivale. « Je suis née, disait-elle, l’année où se maria Madame Diane. » Les deux favorites excitaient l’un contre l’autre le père et le fils. « Le dauphin, écrit Michelet, dit un jour devant ses familiers, qu’à son avènement il ferait ceci et cela, donnerait tels offices, et il leur distribua généreusement toutes les charges de la couronne. Un témoin de la scène, auquel on n’avait pas songé, était un simple, vieil enfant et fol à bourlet, appelé Briandas. Soit de lui-même, soit poussé par la duchesse d’Etampes, il court au roi, et fièrement : « Dieu te garde, François de Valois ! » Le roi s’étonne. « Par le sang Dieu, tu n’es plus roi; je « viens de le voir. Et toi, Monsieur de Thaïs, tu n’as « plus l’artillerie, c’est Brissac ! » Et à un autre :

« Tu n’es plus chambellan, c’est Saint-André! » Puis s’adressant au roi : « Par la mort Dieu ! Tu vas voir « bientôt Monsieur le Connétable, qui te commandera « à baguette et t’apprendra à faire le sot. Fuis-t’en

« je renie Dieu, tu es mort ! » Le roi fait venir la duchesse d'Etampes. On fait dire au fou tous les noms des nouveaux officiers de la couronne. Puis le roi prend trente hommes de sa garde écossaise, va à la chambre du dauphin. Personne. Rien que des pages qu’on fit sauter par les fenêtres. On brise, on casse tout. Mais après, qu’aurait fait le roi? Il n’avait pas d’autre héritier. Sa maîtresse, tout à l’heure sans appui et à la discrétion du dauphin, apaisa, arrangea les choses. Le roi se garda seulement des de sou fils, qui auraient pu l’empoisonner. » tir ces entrefaites, François tomba gravement malade.

Dan, pour donner l’alarme à ces fuyards et >i’il les rappellerait à leur devoir, quoique sa ai1*é ne fût pas encore bien bonne et que son visage oignât quelque grande indisposition, il juge a P'opos de feindre une entière santé, se fardant un le visage et s’ajustant si proprement, qu’il sem- 't plutôt un jeune courtisan que non pas un homme 11 'on âge et de l’estât où il estoit. Voire plus, le jour la Feste-Dieu, il voulut se trouver à la procession C V>me aider à porter le dais sous lequel on portoit le saint Sacrement, et estant de retour assis dans sa c 'hïibre, il dit : « Je leur ferai encore une fois peur ’*vant que mourir. » Cependant le bruit de la gué- rlSbn de Sa Majesté ayant été su partout, cela estonna I les courtisans, qui ne manquèrent à revenir petit à P* *it vers le roi, tous fort honteux et confus, ce qui ^r,-tii fort à rire à Sa Majesté, principalement quand '* apprit que la plupart, ayant quitté le dauphin, ‘ ' oient laissé aussi seul que lui l’avoit été durant sa aladie. » Quelques mois aprèscettescène, François Ier m<hirut obscurément h Rambouillet.

On doit à ce roi la formation de la bibliothèque palais de Fontainebleau. Guillaume Budé en eut la direction jusqu’en 1540 et l’augmenta considérable­ment. Il eut pour successeur Pierre Duchâtel, évêque de Tulle, qui avait gagné les bonnes grâces du roi en l’entretenant pendant scs repas. « C’est, disait François, le seul homme de lettres que je n’aie pas épuisé en discours. »

Duchâtel fit réunir en 1544 la bibliothèque de Blois à celle de Fontainebleau, dressa des catalogues, relia les livres, et fit du dépôt qui lui était confié un objet d’envie et d’admiration pour tous les savants de l’Europe.

 

source : Les palais nationaux : Fontainebleau, Chantilly, Compiègne, Saint-Germain, Rambouillet, Pau, etc., etc. / par Louis Tarsot et Maurice Charlot ( date d'édition inconnue mais probablement fin XIXe ), numérisation et OCR par montjoye.net avec des rajouts et modifications du texte initial.

Vous pouvez néanmoins trouvez un exemplaire numérique sur gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6448891b