LE FILM  “KINGDOM OF HEAVEN” A L’EPREUVE DE LA REALITE HISTORIQUE    

Texte et recherche par Lucas Eskenazi.

 

Cette page est probablement la plus précise, la plus complète et la plus pointue que l'on puisse trouver sur internet sur un rapprochement entre la réalité et Kingdom of Heaven. Le texte publié au 31 juillet 2009 n'est pas fini totalement mais  au vu  de la qualité et aussi de la densité de l'étude, j'ai pensé ( avec l'accord de l'auteur )  qu'il valait très largement d'être mis en ligne.

 

Introduction



En premier lieu et compte tenu du caractère pour le moins inattendu de l’exercice, il convient de ne pas considérer cette étude comme un exposé universitaire (certaines libertés le démontrent). En effet, il ne s’agit pas ici d’établir une simple vérité historique au risque de se voir désobligeant  face à un réalisateur tel que Ridley Scott (Gladiator...) ou même d’un scénariste comme William Monahan (il est l’instigateur de l’épopée et médiéviste à ses heures perdues) mais bien d’articuler les différents mouvements du film à une réalité parfois distante.

Ce qui nous amène à notre second point : pointez mécaniquement les inepties historiques du film serait se tromper de débat. Il ne s’agit ici pas de jouer au « jeu des sept erreurs ». Non plus de revêtir la cape du messie venue dans un acte rédempteur réinstaurer le droit canon mais uniquement de comparer ce qui est comparable dans son ensemble  par rapport notamment au fait historique. Encore une fois, «Kingdom of Heaven» n’est pas un documentaire d’Arte !

Bien évidemment, Ridley Scott n’est pas un historien objectif mais cela ne signifie pas pour autant qu’il ne s’en réclame pas. Les codes et impératifs hollywoodiens (coûts pour les investisseurs, traductions, délais, histoires d’amours, manichéismes politiques….) entrent bien souvent en contradiction  avec le rigorisme qu’impose une étude historique. Nous le verrons tout au long de notre étude. Quelque soit les aberrations (datations erronées, politiques actuelles préservées, caricatures de certains personnages…), «nous devons rendre à César ce qui appartient à César».

Ridley Scott a, autant que faire se peut, trouvé l’équilibre entre la thèse doctorale et le navet déplaisant. Il en résulte, si ce n’est une exactitude de l’échelle temporelle, la description d’une atmosphère, d’une époque autrement plus dense que l’on aurait pu le penser. En cela, le spectateur que je suis lui rend grâce car il aura sans nul doute permis au plus grand nombre de redécouvrir ces temps méconnus (rappelons que les meilleurs médiévistes du début du bas Moyen-Âge ont été ses conseillers durant le tournage). Il ne s’agit donc pas véritablement d’erreurs mais d’adaptations scénaristiques à un public contemporain : Ridley Scott savait parfaitement lorsque qu’il «travestissait» la réalité…


Soulignons qu’il aurait sans doute fallu une vingtaine d’heures pour pouvoir retranscrire au jour le jour ces trois ou quatre années d’histoire, leur donner une consistance plus en phase avec cette période riche en événements.
Cependant, n’oublions pas que le cinéma ne donne jamais lieu à une simple  réalisation historique mais bien avant tout une interprétation cinématographique.
De ce fait, apprécions avec un certain recul la narration apportée à ce qui demeure avant tout une fable pour tout historien puriste…

Dernier point : mon étude porte sur la version longue du film, la «Director’s Cut » (3hr07), et non sur la version Cinéma (2hr25) telle que projetée dans les salles au moment de sa sortie. Pourquoi cette précision ? La «Director’s Cut» est, à mes yeux, la plus complète, notamment sur la psychologie et la découverte de certains personnages historiques (la vie de Balian avant son embarquement à Messine, la courte existence de Baudouin V….).

 

Fiche technique du film

. Réalisation : Ridley Scott
. Producteur : Ridley Scott
. Scénario : William Monaham
. Musique : Harry Gregson-Williams
. Photographie : John Mathieson
. Distribution : Twentieth Century Fox
. Budget : 130 millions de dollars
. Durée : version Cinéma (145 mins) ; version «Director’s Cut» (187 mins)
. Sortie : 6 mai 2005
. Distribution des rôles : (seuls les personnages difficilement identifiables au niveau historique ou très éloignés de la réalité sont ici brièvement développés, les autres ne sont que cités)

-    Alexander Siding : vraisemblablement Imâd al-Dîn al-Isfahani (1125-1201). Il s’agit de l’émir à qui Balian laisse la vie sauve dans le film. Issu d’une famille de haute extraction proche du pouvoir seldjoukide (son père était un officier important sous les ordres du sultan Mahmud), il fut un écrivain de langue arabe d’origine persane, fin lettré (il avait étudié à Bagdad). Après avoir fait ses armes en tant qu’administrateur de villes puis enseignant, il devint le secrétaire de Nûr al-Dîn (royaume des Zengides) puis de son successeur, Saladin (royaume des Ayyubides). Il s’est intronisé «biographe officiel» de ce dernier et fit des descriptions utiles et précises sur la bataille de Hattin et la reconquête de Jérusalem.  Comme le montre le film, il parvint effectivement à intégrer le cercle d’intimes qui restaient en compagnie de Saladin après que la plupart des émirs et fonctionnaires eurent quitté l’auditoire public, ce qui tend à prouver qu’il s’agit bien de lui. En revanche, étant né en 1125, il devait avoir 62 ans en 1187, Alexander Siding me paraît bien plus jeune…

-    Brendan Gleeson : Renaud de Châtillon sur Loing, prince d’Antioche puis seigneur d’Outre Jourdain (?-1187).

-    David Thewlis : sans doute Roger des Moulins, grand maître de l’Ordre de l’Hôpital. En effet, sans que son nom ne soit cité une seule fois dans le film, certains indices nous laissent penser qu’il s’agit bien de lui (les insignes héraldiques relevés sur son blason ; sa relation amicale, presque intime, avec un «grand baron» du royaume à savoir le régent Raymond III de Tripoli ; son esprit relativement avisé). Toutefois, il ne mourut pas à la bataille de Hattin comme le suggère le film mais durant la défaite de Séphorie quelques semaines plus tôt.
Il avait pourtant prévenu le grand maître de l’Ordre des Templiers, Gérard de Ridefort, de la folie que représentait cette chevauchée contre les 7000 cavaliers Ayyubides. Seuls trois templiers sur les 150 chevaliers présents purent échapper au massacre dont Ridefort.

-    Edward Norton : Baudouin IV le Lépreux, roi de Jérusalem (1161-1174-1185).

-    Eva Green : Sybille (1159-1190), reine de Jérusalem et sœur de Baudouin IV.

-    Ghassan Massoud : Salâh al-Dîn Yusuf al-AyyubiSaladin dit Saladin (1138-1193).

-    Jeremy Irons : Tibérias dans le film. Dans la réalité historique, il n’existe aucun Tibérias. Toutefois, ce personnage central a bien existé. Il s’agit de Raymond III, comte de Tripoli et prince de Tibériade (et non prince de Tibérias comme l’annonce Wikipédia).
Baron de premier plan, il fut à la suite de Guy de Lusignan le régent du royaume (1184-1186). Son mépris envers Guy est plus ou moins explicite dans le jeu de l’interprétation. En vérité, il était sans borne. Nous développerons par la suite sa psychologie au demeurant fort complexe. Néanmoins, il est intéressant d’observer que son nom a été modifié pour des raisons de commodité vis-à-vis des spectateurs anglo-saxons. En effet, « Raymond » et « Renaud » (Reynald en anglais) se prononcent pratiquement de la même manière : il fallait donc éviter toute confusion.

-     Jon Finch : le patriarche de Jérusalem, Héraclius ( ?-1191). Là encore, son nom n’est pas explicitement cité mais son comportement ainsi que son rôle dans le film correspondent assez bien à celui d’Héraclius. Pauvre clerc du Gévaudan qui avait dû sa carrière à un physique avantageux et à la faveur de la reine douairière Agnès de Courtenay (mère de Baudouin IV), Ridley Scott nous montre un personnage proche de la réalité (d’où son authentification) : jouisseur, faible, lâche, adepte du nicolaïsme (mariage des clercs) mais toutefois un véritable exégète du droit canon (il a étudié à l’université de Bologne). Le film aurait pu néanmoins insister sur son aisance aux manœuvres et intrigues politiques au sein de la cour. Ajoutons qu’il fut le rival acharné (notamment pour le patriarcat de Jérusalem) et peut-être l’assassin indirect du vénérable Guillaume de Tyr, archevêque de cette ville, grand esprit de son temps et chroniqueur des croisades.

-    Liam Neeson : Godefroy d’Ibelin ( ?-1151) dans le film. En réalité, le personnage tige (=  fondateur) de la maison d’Ibelin se prénommait Balian, Balian Le vieux ou Barisian selon les sources et les époques. Encore une fois, le nom a été changé dans un souci de bienveillance vis-à-vis du spectateur (deux Balian, père et fils, cela aurait été une nouvelle source de confusion). Pourquoi avoir choisi Godefroy comme prénom de substitution ? C’est une référence à Godefroy de Bouillon, duc de Lotharingie en Basse-Lorraine, Avoué du Saint-Sépulcre et chef de la 1ère croisade en 1096-1099 (ainsi, Ridley Scott a sans doute souhaité voir transparaître les valeurs chevaleresques de courage et d’abnégation chez le père du héros du film). Quoi qu’il en soit le vrai Balian ou Barisian était mort depuis longtemps en 1184 (sans doute est-il décédé en 1151).
Rien d’étonnant lorsqu’on sait qu’il est cité dès 1115 et se trouve déjà être le connétable de Jaffa en 1120, soit 64 ans avant le début du film.

-    Marton Csokas : Guy de Lusignan, futur roi de Jérusalem (1159-1186-1192-1194). Il est par ailleurs le frère cadet d’Amaury de Lusignan, connétable du royaume (qui n’apparaît pas dans le film).

-    Orlando Bloom : Balian d’Ibelin. Plusieurs erreurs sont à noter sur le personnage principal du film. Ainsi, Balian ou Balian le Jeune n’est pas connu pour avoir été le beau jeune homme tel que le film le suggère mais plutôt le défenseur de Jérusalem lors de l’attaque de Saladin ainsi qu’un des piliers de la 3ème croisade (1189-1192). Si Orlando Bloom n’a pas trente ans lors de la réalisation, le vrai Balian a près de quarante cinq ans en 1187 (lors du siège de Jérusalem). En effet, sa date de naissance est  incertaine (comme souvent à l’époque) mais semble se situer autour de 1142-1143 (certaines chartes, notamment musulmanes, nous donnent des précisions : il est majeur en 1158, il a donc 15 ans, or en 1155, il ne l’est pas). De même, s’il est bien le fils cadet de Barisian (Godefroy d’Ibelin) et donc d’origine   franque, il n’était pas un bâtard de ce dernier.


En somme, Balian n’a jamais été élevé en France (il vivait principalement dans son fief de Naplouse) et son père n’a pas eu à aller le chercher en Occident.
Il a sans doute vécu toute sa vie dans les Etats Latins d’Orient et, comme la plupart des hauts seigneurs du royaume hiérosolymitain, n’est jamais allé en France. En outre, Balian n’a absolument pas été l’amant de Sybille mais le deuxième mari de la belle mère de cette dernière ! (Marie Comnène, nièce de l’empereur byzantin Manuel Ier Comnène et veuve d’Amaury Ier de Jérusalem). En revanche, le frère aîné de Balian, Baudouin de  Ramla (non présent dans le film), a failli épouser Sybille mais il fut capturé par Saladin avant la fin des tractations (lors de la deuxième bataille de Marj ‘Ayûn le 10 juin 1179). Incapable de payer les 200 000 besants réclamés par Saladin au titre de rançon, il se tourna vers l’empereur byzantin Manuel Comnène afin de l’aider à régler la note mais Sybille préféra alors s’en remettre à la candidature plus «solvable» de Guy de Lusignan, qui de surcroît passait pour être le «plus beau chevalier de son temps» au point que, à en croire certains chroniqueurs, elle se serait laissée aller avec lui à des faiblesses que le mariage seul pouvait réparer.
Enfin, concernant la fausse bâtardise de Balian, Ridley Scott a semble t-il voulu permettre au public de découvrir l’Orient et ses mystères par le biais d’un novice,  Balian lui-même. Ainsi, le spectateur peut s’identifier à ce personnage tombé sous le charme de ce qu’il apprend progressivement à connaître et à aimer ; d’où l’intérêt de cette «duperie».


 

 

1. L’Etat du royaume hiérosolymitain en 1184 (commencement supposé du film)


 

Cette première partie  a pour objectif de permettre au lecteur de comprendre quelle était la structure du royaume hiérosolymitain au début du film. De fait, à quels dangers devait-il faire face ? Par quelles alliances et compromis sa survie passait-elle ?
Ici, nous ne développerons pas d’analyse comparée mais tenterons seulement d’établir un «cliché instantanée» des Etats Latins d’Orient en 1184. Au préalable, il m’a semblé opportun de faire un retour en arrière.

a. La création du royaume de Jérusalem


Tout d’abord, n’oublions pas que les Etats Latins d’Orient ont pu survivre grâce à la Première Croisade (1096-1099). A aucun moment, il ne s’agit d’un plan d’expédition clairement planifié  mais d’un hasard de circonstances. Pour autant, c’est au moment de la terrible prise d’Antioche et de la création du comté d’Edesse (1097-1099) que se forge une identité nationale hiérosolymitaine hostile au Khalifat de Bagdad.

Revenons succinctement sur la création de cet Etat.
Jusqu’en 1071, Jérusalem appartenait aux byzantins. Ces derniers avaient été relativement  tolérants à l’égard des chrétiens pèlerins, juifs et marchands. A cette date, les turcs Seldjoukides s’emparent de tous ces territoires en écrasant l’empereur byzantin Basile II lors de la bataille de Mantzikert ou Malâzgerd. Cette installation turque semble avoir modifié les rapports avec la population chrétienne (cathédrales transformées en mosquées, humiliation quotidienne envers les Occidentaux, saccages des monuments Saints dont le Saint Sépulcre, pèlerinages rendus difficiles…).  Pourtant, le commerce reliait depuis longtemps les deux rives de la Méditerranée (un célèbre texte d’Ibn Khordadbeh décrit l’activité des juifs de Babylonie à cette époque, entre la Mésopotamie et l’Egypte).
Mais tous ces bouleversements pouvaient-ils demeurer étrangers à l’Occident ? Difficile de savoir dans quelle mesure ils ont pu être informés. Quoi qu’il en soit, un concile fut convoqué à Clermont le 24 novembre 1095 par le pape Urbain II, un champenois ex-clunisien du nom de Eudes de Lagery. Pour faire simple, il a vivement invité les chrétiens à porter secours aux  «frères» chrétiens orientaux. Aucun grand baron n’était alors présent. Ceux qui témoignèrent de l’enthousiasme crièrent «Dieu le veut». Renouvelant et faisant relayer son message dans tout le Sud Ouest de la France,  son appel sera particulièrement suivi (certains prédicateurs mal intentionnés introduiront dans leurs prêches une note antijuive qui se traduira  par des exactions à l’encontre des grands centres intellectuels de Rhénanie tels que Cologne, Spire, Wörms, Mayence…).


La «croisade des Gueux» (1096) menée par le prêtre Pierre L’Ermite, le chevalier Gautier Sans Avoir et d’autres barons allemands tels que Emich de Leningen, est défaite par les Hongrois puis massacrée par les Turcs avant même leur entrée en Palestine (bataille de Xerigordon en octobre 1096). Peu après, la croisade des barons se met en marche (1097). J’insiste sur la scission entre cette première armée de paysans guidée par des prédicateurs peu scrupuleux voire carrément antisémites et, dans un second temps, une armée «professionnelle» menée par des seigneurs de la guerre.
Du reste, ces derniers recueilleront les débris de ces premières bandes éprouvées par les combats, la maladie et peut-être les remords…
Qui commandait cette nouvelle armée ?


En 1097, après la difficile prise d’Antioche (qui avait été une épreuve ardue pour les Francs et la découverte des rapports avec les musulmans), Godefroy de Bouillon, duc de Lotharingie, avait plus ou moins pris la tête de l’expédition avec Raymond de Saint Gilles, le puissant comte de Toulouse. A leur côté se trouvait Tancrède et Bohémond, prince de Tarente (et futur prince d’Antioche), des  seigneurs normands venus tenter leur chance en Orient.
Pour être bref, à cet instant, aucun baron n’avait manifesté son intention de prolonger son séjour en Terre Sainte hormis Raymond de Saint Gilles (et uniquement jusqu’aux fêtes de Pâques 1100).
Seulement voila, la ville de Jérusalem, objectif initial de l’expédition, était redevenue Fâtimide (=égyptienne) entre temps (enlevée aux Turcs par Guynemer de Boulogne). Or, les Fâtimides avaient aidé les croisés dans leurs précédentes chevauchées : bien mal leur en pris car les Occidentaux avaient une mémoire fort sélective. Après les désertions d’Antioche, les maladies, l’épuisement, on estime à 25 000 le nombre de soldat restants pour libérer Jérusalem (quelques centaines de chevaliers restaient en Syrie du Nord afin de pérenniser les conquêtes réalisées).
Sans rentrer dans les détails, la plupart des barons finirent par se joindre au siège de Jérusalem et ce en dépit de leur volonté propre (beaucoup souhaitaient en premier lieu se tailler une principauté dans ce nouvel «eldorado»). Dès le 13 juin 1099, un assaut vigoureux échoua faute d’un nombre suffisant d’échelles. Finalement, le 14 juillet, la ville fut prise. Le massacre fut à la hauteur de la résistance et l’acharnement : beaucoup de musulmans s’étaient réfugiés dans la mosquée Al-Aqsa : ils furent en grande partie massacrés. Les femmes furent bien souvent violées, les nouveaux nés défénestrés du haut de la Tour David, hommes et vieux impitoyablement tués…A noter que le massacre ne fut pas systématique : des lettres hébraïques retrouvées dans la Géniza du Caire rapportent qu’une partie des juifs de Jérusalem furent amenés sous escorte à Ascalon où leurs coreligionnaires d’Egypte les rachetèrent, eux et leurs livres. De même, Raymond III permit au gouverneur Fâtimide de la place, Iftikhâr, de pouvoir retourner en Egypte avec la suite de sa maison.
Passons les querelles entre temporelles et spirituelles afin de savoir qui aurait la main mise sur Jérusalem. En effet, la question ne fut pas de suite tranchée : Rome devait-elle nommer un légat Primat de Palestine ou au contraire, laisser les barons choisir un prétendant parmi leur pair ? Après une lutte âpre entre Daimbert (envoyé du pape) et Godefroy de Bouillon, ce dernier fut nommé «Avoué du Saint Sépulcre», signe de modestie afin d’éviter le titre de roi de Jérusalem.
Godefroy étant mort le 18 juillet 1100, Baudouin son frère (jusqu’alors comte d’Edesse), repris ses titres en substituant l’hypocrite intitulé d’Avoué par celui de Roi de Jérusalem sous le nom de Baudouin Ier : le royaume hiérosolymitain était né.

 

b. Les structures de l’état hiérosolymitain


Si les fondations du futur royaume se sont très vite enracinées, c’est avant tout parce que les seigneurs composant l’armature de cette expédition sont rapidement parvenus à transposer les principes de féodalité occidentale en plein désert. Mais aussi parce que ses «piliers» de la croisade s’étaient entourés d’un groupe d’hommes qui, pour la plupart, étaient traditionnellement les vassaux de leur famille et avaient ainsi soudé la noblesse autour de ce nouveau combat. 
La suite chronologique des évenements, les petites armées privées accompagnant les hauts seigneurs francs, ont permis à nombre d’entre eux de s’octroyer de vastes territoires au nord de la Syrie ou en Palestine. Du reste, chacun connaîtra un destin à la mesure de son habileté politique car, comme nous le verrons, c’est par leur exacte capacité au compromis que les barons assureront leur survie et indépendance.

 


1. Les rois de Jérusalem


N’ayant eut aucun enfant, Godefroy laissait le futur royaume entre Daimbert (aidé par Tancrède), et son frère Baudouin. Finalement, Baudouin Ier était couronné roi à Bethléem par Daimbert lui-même, preuve de la victoire du temporel sur les successeurs de Saint Pierre (1100).
Le 2 avril 1118, Baudouin Ier meurt au retour d’un raid d’Egypte. Il est clair que son baronnage se divisa en deux clans : les uns réclamaient son frère Eustache, comte de Boulogne, les autres, son cousin Baudouin de Bourcq (qui lui avait succédé comme comte d’Edesse). Ces derniers, avec Jocelin de Courtenay à leur tête, l’emportèrent. Après avoir pris soin de régler la succession du royaume de son vivant, Baudouin II maria l’aînée de ses quatre filles, Mélisende, à un haut baron d’Occident, Foulques V. N’ayant pas d’héritier mâle, il lui promit également le royaume. 
Baudouin II meurt en 1131. Conformément à sa promesse, Foulques lui succède. Seulement voilà, il n’est pas venu seul en Orient. Il a emmené     avec lui une foule d’Angevins renouvelant ainsi le personnel du roi. Cela entraîne des mécontentements voire des révoltes. Toutefois, Mélisende peut prendre sa revanche en novembre 1143, à la mort de son mari.
La reine mère décide alors de se comporter comme telle et non comme régente en attendant la majorité de Baudouin III. Elle s’appuie alors sur son cousin, Manassé d’Hierges.
Après avoir fait exiler ce dernier puis partager le pouvoir avec sa mère, Baudouin III  recourut aux armes contre celle-ci et constitua son propre parti. Manassé fut alors exilé.
A la mort de Baudouin III (10 février 1163), son frère Amaury, alors comte de Jaffa et d’Ascalon, lui succède. Il devient Amaury Ier. Après avoir eu deux enfants de sa femme Agnès de Courtenay, Amaury Ier dû se résigner à la répudier du fait de son inconsistance et sa frivolité. Il se remaria alors avec la nièce de l’empereur byzantin Manuel Ier Comnène à savoir, Marie Comnène. N’ayant eu d’enfant que de sa première femme (Sybille et Baudouin), Amaury pu transmettre, selon le droit coutumier franc, la couronne à son fils, Baudouin IV, le futur roi Lépreux dont le film relate en partie l’histoire. Couronné le 15 juillet 1174, cet avènement mettait sur le trône un adolescent n’ayant pas encore treize ans et déjà mûri par la douleur précoce de sa lèpre ainsi que le poids de sa futur charge. C’est au cours de son règne que se joua en grande partie le destin du royaume (1174-1185). La plupart des séquences du film se déroulent durant cette période.
Nous n’irons pas plus loin dans l’étude des rois de Jérusalem car ce sera, entre autre, l’objet de nos deux prochaines parties.

 

2. Le comté d’Edesse


Au début des croisades, le comté d’Edesse semblait être un apanage pour les futurs rois de Jérusalem. En effet, Baudouin Ier et Baudouin II ont tous deux échangé ce titre avec celui de roi de Jérusalem et ce, même si Tancrède a vainement tenté de récupérer le fief.
De ce fait, c’est finalement une famille originaire du Gâtinais, les Courtenay, qui prit possession du comté. Ce dernier eut une existence assez brève. En effet, après Jocelin Ier (1119-1131), Jocelin II fut chassé d’Edesse en 1144 et ne put se maintenir qu’au Sud Ouest du comté, à Turbessel.
Ce fut d’ailleurs une des raisons de la Deuxième croisade (1148). Il fut capturé par les Turcs (1149) et mourut dans les prisons d’Alep. En 1150, sa femme Béatrice se résigna à céder les «confettis» du comté aux byzantins.
Toutefois ses enfants, Agnès et Jocelin III poursuivirent leur carrière à la cour de Jérusalem, continuant à porter le titre de courtoisie de comte d’Edesse. Rappelons qu’Agnès épousa par la suite le roi Amaury Ier de Jérusalem.

 

3. La principauté d’Antioche


De par sa position, jouxtant le golfe d’Alexandrette, Antioche a toujours posé problème pour les croisés qui la défendait. En effet, la cité se trouvait au contact de puissants adversaires, entraînant de graves crises structurelles. Ainsi, Bohémond, devenu maître de la ville dès 1098, fut capturé par les Danishmendites durant l’été 1100. Après avoir prêté serment de rendre la ville à son cousin lors de sa libération, Tancrède exerça la régence. Trois ans plus tard, Bohémond est libéré contre rançon mais il meurt en Occident où il était parti chercher des renforts.
Jusqu’en 1112, Tancrède puis Roger de Salerne assurent la régence pour le compte de l’enfant Bohémond II mais Roger décède lors de la bataille de l’Ager Sanguinis (1119), Baudouin II doit alors prendre le gouvernement de la principauté jusqu’à la majorité de Bohémond II. Il en profite pour marier ce dernier avec sa fille Alix (1126).
Néanmoins, Bohémond II meurt dès 1130 et Alix doit demander l’aide du roi Foulques afin d’assurer la survie de la cité. Le roi fait alors épouser l’héritière de la principauté, Constance, au second fils du comte de Poitiers, Raymond (1136).
Lors du décès de Raymond au champ d’honneur (1149), Baudouin III prend la régence. Seulement voilà : Constance tombe éperdument amoureuse d’un chevalier de bonne extraction mais sans le sou, Renaud de Châtillon sur Loing.  Elle décide de l’épouser en 1153. Déjà peu enclin à la réflexion à cette époque, Renaud se fait capturer en 1161. Pendant ce temps, son épouse intrigue avec le concours des byzantins afin de se maintenir au pouvoir.  Elle va même jusqu’à négocier le mariage de sa fille Marie avec l’empereur Manuel Ier Comnène. Les barons d’Antioche imposent à la reine le titre princier pour son fils Bohémond III. Ainsi, à son retour de prison en 1176, Renaud de Châtillon a perdu tout droit sur Antioche : son beau-fils a récupérer la principauté. Par son second mariage, il deviendra seigneur d’Outre Jourdain, ce qui lui permettra de  préparer des razzias et pillages jusque très près de La Mecque, mettant ainsi en péril les accords passés entre Saladin et Le Lépreux. Nous observerons par la suite ces évenements et leurs conséquences à la lumière de la mise en scène de Ridley Scott.

 

4. Le comté de Tripoli


Dès 1102, Raymond de Saint Gilles était maître de Tortose. Il se titrait comte de Tripoli alors qu’il mourut sans que la ville fut prise de son vivant (1105). Après sa mort et le départ de sa femme et son jeune fils Alphonse Jourdain pour Toulouse, les vassaux tripolitains prirent pour chef le cousin de Raymond, Guillaume Jourdain comte de Cerdagne. Mais Bertrand, fils aîné de Raymond vint revendiquer le comté. Baudouin Ier dû intervenir pour les accorder entre eux en convoquant une assemblée des barons.
Tancrède, décidément toujours dans les mauvais coups, renonça difficilement à Edesse et le comté de Tripoli fut partagé entre Guillaume Jourdain (devenu l’homme lige de Tancrède) et Bertrand (celui de Baudouin Ier).
Guillaume Jourdain fut tué peu de temps après dans des circonstances pour le moins suspectes. Quoi qu’il en soit, Bertrand pu alors occuper Tripoli et Tancrède finit par abandonner le nord du comté au fils de Bertrand, Pons (1112).
A la mort de Pons (1137), tué par les Damasquins, Raymond II lui succéda. Lors de la Deuxième croisade, il dût affronter les revendications du fils d’Alphonse Jourdain mais éluda le problème en passant une alliance avec Nûr al-Dîn.
Lorsque lui-même fut assassiné (1152), son fils Raymond III  de Tripoli gouverna le comté jusqu’en 1187. Là encore, ce personnage essentiel dans le film sera longuement étudié dans les parties à venir.

 


 

 

Sources et bibliographies

Tout d’abord, il convient de rappeler que les sources sur l’histoire des croisades sont particulièrement diverses et en phase avec leur époque (1096-1291).
De ce fait, vous pourrez avoir accès à des chansons de geste, des contes (tradition orale) et par ailleurs, des lettres, des chroniques sans oublier des documents juridiques ou comptables.
Sur le fond, j’ai estimé que les sources narratives musulmanes, arabes, byzantines, chrétiennes syriaques, arméniennes et coptes étaient tout aussi essentielles que celles des croisés. En effet, les autochtones n’ont en général pas eu les mêmes raisons que les croisés de s’intéresser à ces expéditions venues de l’Ouest mais leurs «historiens» ont observé des évènements qui affectaient le quotidien de leurs régions et ethnies. Aussi, le recours aux sources indigènes est-il indispensable tant pour analyser les expéditions croisées que pour comprendre les conditions dans lesquelles elles se situaient. En conséquence, j’ai préféré utiliser majoritairement des ouvrages reconnus, usant de sources issues des différentes obédiences et communautés même pour une si courte période. Je procède ainsi de la même manière que les conseillers historiques de Ridley Scott qui ont jugé certaines sources peu ou proue fiables.

Ouvrages de référence

BALARD (Michel), Les croisades, Paris, 1988.
GROUSSET (René), Histoire des croisades et du royaume Franc de Jérusalem, Paris, 1934-1936, 3 volumes.
PLATELLE (Henri), Les croisades, Paris, 1994.
RICHARD (Jean), Histoire des croisades, Paris, 1994.
Sous la direction de SUBRENAT (Jean), croisades et pèlerinages : récits, chroniques et voyages en Terre sainte, Paris, 1997.
TOLAN (John), Les Sarrasins, Paris, 2003.

Etudes particulières

Sur les origines de la croisade
DELARUELLE (Etienne), L’idée de croisade au Moyen-Âge, Turin, 1980.
FLORI (Jean), Guerre sainte, jihad et croisade, Paris, 2002.

Sur l’histoire religieuse de l’Orient Latin et de l’Occident
CHELINI (Jean), Histoire religieuse de l’Occident médiéval, Paris, 1991.
RICHARD (Jean), La Papauté et les missions d’Orient au Moyen-Âge, Rome, 1977.
SCHWARZFUCHS (Simon), Les juifs au temps des croisades en Occident et en Terre sainte, Paris, 2005.

Sur les ordres militaires
DEMURGER (Alain), Vie et mort de l’ordre du Temple, Paris, 1985.
DEMURGER (Alain), Les templiers : une chevalerie au Moyen-âge, Paris, 2005.
FOREY (Alan), Ordres et Croisades, Aldershot, 1985 (trad.).

Biographie
AUBE (Pierre), Beaudouin IV de Jérusalem : le Roi Lépreux, Paris, 1981.
EDDE (Anne-Marie), Saladin, Paris, 2008.

 

 

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